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Le bio, entre sourire et inquiétude
 

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L'agriculture biologique crève les plafonds. Elle s'est plus ou moins bien accommodée de l'intérêt accordé à ses produits par les supermarchés. Mais, demain, tout en continuant son ascension, elle pourrait être victime - ses "fondamentaux", surtout - de son succès. Question centrale : en achetant bio, quel monde le consommateur souhaite-il pour demain ?


"Le bio, vous savez, ça restera toujours un marché de niche...". Cette réflexion sceptique nous est toujours restée dans l'oreille. Datant de 1998, elle émane d'une personnalité qui, à l'époque, travaillait au cabinet du ministre wallon de l'A­griculture (Guy Lutgen, père de Benoît, cdH) et qui, plus tard, deviendra ministre fédérale...

Manifestement, nul(le) n'est prophète en son pays car, aujourd'hui, le bio pète les flammes en bien des régions d'Europe, et surtout en Wallonie. Au sud du pays, plus d'un hectare sur dix est aujourd'hui cultivé selon les règles de cette agronomie exempte de pesticides, d'engrais chimiques et d'OGM. Chaque année depuis dix ans, 100 à 150 fermes s'y convertissent, dont 70% sur l'intégralité de leurs surfaces et 85% sur 95 % de celles-ci. Le nombre d'animaux élevés en bio en Wallonie a doublé en quatre années : en tête du palmarès, les poules pondeuses et les porcs, respectivement + 35 et + 29 % en 2018. Un œuf bio sur quatre vendu en grande surface, aujourd'hui, est bio.

"On est très contents de cette explosion, quasiment folle", commente Marc Fichers, Secrétaire général de Nature et Progrès. Il y a de quoi. Alors qu'en 1991, la Wallonie et la Flandre comptaient ensemble moins de 200 exploitants bio, ceux-ci sont actuellement au nombre de 2.100, sinon acquis à 100% à l'esprit bio, au moins heureux d'être aidés par les pouvoirs publics et d'avoir un meilleur revenu que dans la filière traditionnelle. Il n'y a pas que la zone ardennaise qui est concernée, plus facile à "convertir" en raison de l'importance de l’élevage bovin et des gran­des surfaces disponibles. Les ­"gran­des cultures" (épeautre, froment, avoine...) ont vu leurs surfaces bio tripler en huit ans, notamment en Hesbaye. Et, même si les groupes sucriers rechignent encore à offrir des débouchés aux planteurs de betteraves, certains cultivateurs n'attendent que cela pour basculer.

Le client est bien là

À l'autre bout de la chaîne, le consommateur répond lui aussi présent. Neuf Belges sur dix achètent un produit bio au moins une fois par semaine. Il est vrai qu'au-delà des grands classiques en produits frais (œufs, légumes, viande, lait...), on trouve aujourd'hui toutes sortes de produits transformés dans le respect du cahier des charges du secteur : vins, bières, pains, tartes et jus­qu'­aux apéritifs et aux guimauves ! Les chaînes de distribution spécialisées (Färm, Biocap, Biok...) se multiplient tellement que la grande distribution, elle, voit sa part de marché globale se réduire petit à petit. Autre évolution notable, plus récente : de (très) grandes marques, souvent multinationales (chocolatières, fromagères, céréalières...), se mettent également au bio pour une partie de leur gamme. Enfin, encore en ébau­che, cette évolution prometteuse : "confrontés aux limites de la vente à la ferme et autres "paniers bio", des outils tels que les coopératives et les groupements de vente décentralisés commencent lentement à être activés par les producteurs, constate Julie Van Damme, responsable de la Cellule transversale de recherches en agriculture biologique (CRA-W). Bien utilisés, cela les rendra progressivement plus forts face à la distribution".

"On a eu chaud…"

Malgré toutes ces avancées, le bio a eu chaud et... ce n'est pas fini ! "On a eu très peur lors de l'arrivée du bio dans les supermarchés, commente Marc Fichers. On a craint que cela ne casse les prix payés aux producteurs ". Globalement, ça n'a pas été le cas. Mais quid pour l'avenir ? C'est que le bio wallon a des faiblesses récurrentes. Primo, une trop grande dépendance par rapport aux importations : la transformation, qui crée le plus de valeur ajoutée, est surtout située en Flandre. Secundo, des filières saturées : faute d'acheteurs, du bœuf élevé "bio" doit être écoulé dans la filière conventionnelle. Tertio, d'autres filières, plus spécifiques, sont en manque de matières premières : les brasseurs, par exemple, doivent importer de l'orge bio de France, d'Allemagne et de Suisse.

Ajoutez, à cela, le scepticisme d'une partie des consommateurs. "Combien ne sont pas persuadés que les producteurs bio doivent juste diminuer de moitié les quantités de pesticide utilisées ? s'inquiète Ariane Beaudelot, chargée de mission chez Biowallonie, la structure qui encadre la filière wallonne. Combien ne succombent pas à la théorie du complot selon laquelle le bio ne serait finalement pas... si bio que cela " ? Une allusion à certains reportages récents, copieusement alimentés selon Bioforum par des grou­pes de pression peu portés sur le bio. En tout cas, rien n'indique pour le moment que l'engouement des consommateurs soit près de ralentir. Quant aux prix payés aux producteurs (le nerf de la guerre !), ils ont plutôt résisté aux exigences de la grande distribution (1).

L'âme perdue du bio

Le secteur, pourtant, est en vigilance orange. Après les Delhaize et autre Carrefour, c'est en effet au tour des hard discounters (Lidl, Aldi, etc.) à s'impliquer dans le bio. Une bonne chose, certes, pour l'accès plus dé­mocratique à l'alimentation bio et, de ce fait, pour la santé publique : selon Eco-conso, les aliments bio à l'étalage coûtent globalement 20 à 33 % plus cher que leurs équivalents con­ventionnels (2). Mais à quel prix pour l'âme du bio ? Cette filière peut-elle encore s'accommoder de courgettes, pommes et autres primeurs produites en Espa­gne, Israël, Turquie et Nouvelle-Zélande, transportées quasiment toute l'année jusque chez nous par des cohortes de véhicules polluants ? Ou de légumes produits sous serres chauffées en plein hiver aux Pays-Bas et en Flandre ? Ou encore d'une main d’œuvre africaine et est-européenne, exploitée par des producteurs prêts à tout pour offrir des prix cassés aux géants de la distribution et autres hard discounters ?

"Le cahier des charges bio ne prévoit aucune règle éthique", rappelle Ariane Beaudelot. Raison pour laquelle, aujourd'hui, presque tous les acteurs wallons du bio (et d'autres!) prônent certes l'alimentation "bio", mais s'empressent de rajouter "locale" et "de saison". Objectif, rappeler l'essence véritable du bio qui, bien au-delà de la simple absence de chimie de synthèse, vise aussi d'autres cibles : le respect de la terre à long terme, l'u­sage parcimonieux du sol, la relation de proximité entre les producteurs et les consommateurs, la juste rétribution du cultivateur ou de l'éleveur, etc.

Champs bio à perte de vue

"Il y a gros à parier que, dans cinq ans, une très grosse partie de l'agriculture wallonne se sera mise au bio, y compris dans les grandes cultures et sur des parcelles de 200 hectares de type monoculture, prophétise Marc Fichers. Sans chimie, certes, mais selon les us et coutumes de l'agriculture conventionnelle". Un scénario pessimiste – et inadmissible – au regard de certains "purs et durs" du secteur, mais qui laisse le Secrétaire général de Nature et Progrès plutôt zen. Et cela même si de premiers discounters commencent à surfer sur l'argument de production "locale" alors qu'il ne s'agit que d'une partie très réduite de leur gam­me. Greenwashing, quand tu nous tiens… ! "Cela ne me dérange pas outre mesure. Il revient à des organisations comme la nôtre de prendre les gens par la main et de les sensibiliser aux autres dimensions du bio que la santé. Invitons-les, là où ils se trouvent, à cheminer dans la découverte du bio. Quel­qu'un qui con­somme bio pour sa seule santé personnelle, tôt ou tard, retournera vers l'alimentation conventionnelle ou.. visitera peut-être une ferme bio (3). Ce jour-là, c'est sans doute une dimension bien plus large du monde bio qui le touchera".