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Le succès du quinoa, trop beau pour être vrai ?

© Claude Cortier - Belpress © Claude Cortier - Belpress

Véritable produit miracle, le quinoa connaît aujourd’hui une popularité énorme auprès des consommateurs. Cette médaille a un revers. Que certains s’emploient à corriger.


Le quinoa est un véritable cadeau du ciel. Cette pseudo-céréale, plus proche de l’épinard ou de la betterave que du maïs ou du blé, est à la fois bourrée de protéines et d’acides aminés, riche en éléments minéraux essentiels et en antioxydants, et criblée de vitamines. Elle est aussi totalement dénuée de gluten, ce qui n’est pas pour déplaire aux intolérants ou aux malades céliaques. Mais le Chenopodium quinoa – son nom latin – jouit aussi, dans les pays du Nord, d’une image très séduisante aux yeux d’un public branché “bio” et “équitable”.

C’est que la plante doit son succès à une culture traditionnelle et familiale qui remonte à 7.000 ans au moins, pratiquée seulement sur les hauts plateaux andins (4.000 mètres d’altitude). De facto, elle se cultive sans engrais chimiques. Poussant dans un environnement quasiment désertique, le quinoa est capable de résister au gel comme à l’ensoleillement intense. Grâce à une substance huileuse très particulière (la saponine), il peut aussi résister aux attaques des insectes, sans l’aide de pesticides.

Pas étonnant, dès lors, que la pseudo-céréale connaisse un tel succès. Ancien cultivateur lui-même, le président bolivien Evo Morales a réussi à faire de 2013 l’Année internationale du quinoa auprès de l’ONU. En réalité, l’explosion des ventes a débuté il y a plus de vingt ans et n’a connu aucun frein depuis lors. Rien que ces huit dernières années, la production en Bolivie a plus que triplé! Voilà qui explique pourquoi, chez nous, le quinoa ne se confine plus dans les rayons estampillés bios et diététiques. Il a migré vers les rayons généralistes des grandes surfaces. Pour peu qu’elle soit correctement accommodée, la “céréale” andine séduit désormais un nombre croissant de consommateurs fatigués des patates et des “vraies” céréales.

Effets pervers

Le hic, c’est que ce succès a ses revers. Au point que l’image de plante idéale, dont la culture et l’achat améliorent la vie de petits paysans pauvres à l’autre bout du monde, s’en est retrouvée écornée. Certes, les spécialistes du développement sont formels. Les dizaines de milliers de familles boliviennes impliquées dans sa production ont vu leurs revenus augmenter sensiblement. Des migrants sont revenus sur leurs terres, attirés par des améliorations très tangibles des conditions de vie sur les hauts plateaux : création de routes, amélioration des communications téléphoniques, ouverture d’écoles et de structures de soins, etc. Encouragés par la certification bio, des agriculteurs se sont organisés en coopératives pour mieux organiser leur travail et échanger leurs savoirs.

Mais tout le monde n’a pas profité de cette aubaine. Et l’environnement, lui, a trinqué. Tentés par l’intensification de leur production, des cultivateurs ont abandonné les pratiques traditionnelles (comme la mise en jachère), accélérant l’érosion et la désertification des hauts plateaux. Désireux de mécaniser leur production, ils ont investi des territoires de plaines ou de vallées, jusque là dévolus à l’élevage de lamas et d’alpagas. De vieux conflits ancestraux sur la propriété des terres ont été ranimés. Tout aussi grave : dans certaines régions, les relations communautaires et les équilibres sociaux ont été rompus. Au printemps 2012, on a même vu des cultivateurs en venir aux mains. Résultat : 30 blessés. A certains moments, les prix ont atteint de tels sommets que le quinoa, de plus en plus exporté, est devenue inabordable pour les populations autochtones, y compris celles dont c’était l’un des principaux aliments de base. De plus, l’intérêt croissant des consommateurs européens et américains a plongé le produit dans la tourmente de la volatilité des cours des matières agricoles.

Subsistance locale

La riposte s’est toutefois organisée. Des agriculteurs ont commencé à transformer leur organisation, notamment sous la forme de coopératives. En collaboration avec celles-ci, des centres d’études agronomiques, des agences de coopération et des ONG ont tenté – et tentent toujours, dans la foulée de l’Année internationale – de construire des alternatives au modèle d’agro-exportation. Le but: consolider la sécurisation alimentaire locale et le développement socio-économique au profit de tous les groupes sociaux des communautés andines.

L’Agence belge de développement (la CTB) soutient par exemple une coopérative péruvienne qui attache une importance particulière à l’émancipation des femmes. Les filières de commerce équitable, elles, travaillent dans le même sens. Max Havelaar, par exemple, veille à ce qu’au moins 30% de la prime dite Fair trade soit investie dans des mesures de protection environnementale. Et veille à la traçabilité des sommes récoltées via ces primes, distribuées selon par des voies démocratiques. À garder à l’esprit lors des emplettes “cuisine du monde”…