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Les ceintures alimentaires, une alternative au modèle agricole dominant ?

par Stéphanie Van Haesebrouck -

De l'agriculture locale pour mieux nourrir la population. @istock De l'agriculture locale pour mieux nourrir la population. @istock

Alimentation de qualité, respect de l'environnement, équité sociale... Les ceintures alimentaires ont de grands objectifs. Pour les atteindre, elles cherchent à fédérer les acteurs locaux de l'alimentation. Mais les défis sont nombreux et les moyens modestes.


Namur. Après Liège, Charleroi, Ath, Verviers et Tournai, c'est au tour de la capitale de la Région wallonne de démarrer un projet de ceinture alimentaire. Cette expression désigne un système alimentaire alternatif à celui de l'industrie agroalimentaire. Son ambition ? Nourrir les habitants d'un territoire avec une alimentation de qualité produite localement. L'alimentation locale, durable et de qualité est déjà un objectif partagé par nombre de coopératives. Depuis plusieurs années. Ces ceintures apportent pourtant une nouveauté : fédérer toutes ces initiatives ! Car "le manque de mise en réseau et de professionnalisation tend à faire péricliter ces mouvements", alerte la géographe Antonia Bousbaine dans son analyse de la ceinture Aliment-Terre de Liège (1).

Autre objectif de ces ceintures qui fleurissent depuis plus de cinq ans en Wallonie, miser sur l'interconnaissance des acteurs : producteurs, consommateurs, distributeurs... "Comprendre la réalité de chacun permet de dépasser les intérêts d'un groupe particulier pour coconstruire un projet commun", relève Barbara Garbarczyk, chargée de projets à la fédération Solidarité des alternatives wallonnes et bruxelloises (SAW-B) (2).
Ce type de structure vise aussi à coordonner l'ensemble de la chaîne alimentaire. Si le durable va de pair avec le circuit court, autrement dit avec la limitation du nombre d'intermédiaires entre le producteur et le consommateur, se rendre chez mille petits producteurs n'a aucun sens. Il s'agit de limiter le nombre de lieux où se rendre pour s'approvisionner.

Réussite liégeoise

Dans la Cité ardente, les coopératives se multiplient depuis le lancement, en 2013, de leur ceinture Aliment-Terre (CATL). Ce projet, le premier en Wallonie, est celui qui nous offre le plus de recul. "En six ans, nous sommes passés de quatre coopératives concernant l'alimentation à 25", se réjouit Christian Jonet, coordinateur de la ceinture liégeoise. "On a identifié les chaînons manquants pour se nourrir localement et durablement. Concernent-ils l'accès à la terre, le financement, la formation, l'accès aux variétés de semences ? Sur base de ce diagnostic, on a impulsé une dynamique entrepreneuriale pour recréer ces maillons. Et la méthode clé pour les recréer s'est avérée être les coopératives à finalité sociale. Leur objectif est bien de rendre du pouvoir aux producteurs et aux consommateurs. Et leur particularité est de rassembler toutes les parties prenantes".

Certaines coopératives, comme celle de "Vin de Liège" compte jusqu'à 2.000 coopérateurs. "C'est elle qui nous a donné le signal qu'on peut faire de l'économie autrement. Chaque filière de la production alimentaire enregistre des succès, explique le coordinateur de la CATL. "Cycle en Terre propose des semences biologiques, Paysans-Boulangers s'intéresse à toute la chaîne de production des pains. Les petits producteurs ouvrent des magasins d'alimentation locale et/ou bio les uns après les autres. Leur défi : soutenir les producteurs tout en proposant des produits financièrement accessibles".
Plus-value intersectorielle.

Les ceintures alimentaires se multiplient entre autres pour leur intérêt multiple. Son premier point fort : l'écologie. L'industrie alimentaire génère une part considérable des gaz à effets de serre via ses fertilisants, pesticides, transports, conditionnements, surplus de bétail... Miser sur les circuits courts et le local, comme le font les ceintures, permet de réduire cette source de pollution.
Manger local permet aussi de s'assurer de la qualité des produits. Les produits transformés, issus de la filière agro-industrielle, sont souvent jugés trop gras, trop sucrés ou trop salés. Produire localement et de manière biologique (objectif partagé par la plupart des ceintures) permettrait d'assurer une certaine qualité et de rassurer la population.

Ce système alternatif soutient en outre une agriculture plus juste. Les petits producteurs belges ne peuvent aujourd'hui concurrencer les prix exercés par la grande distribution et validés par des pays beaucoup moins regardants sur les conditions de travail de leur main d'œuvre, comme c'est le cas en Amérique du Sud par exemple. Les ceintures redonnent, elles, de la valeur au métier d'agriculteur.

Aujourd'hui, les pouvoirs publics reconnaissent l'intérêt de revenir à une production mesurée et locale. Le gouvernement wallon annonce dans sa récente déclaration de politique son ambition de "favoriser le développement de ceintures alimentaires de qualité et de proximité réparties sur l'ensemble du territoire wallon, dont ses grandes villes, dans une perspective de réduire la dépendance aux importations en termes d'alimentation humaine et animale et de renforcer l'emploi local "(3). Reste à savoir si les moyens mis en œuvre permettront une réelle transition de modèle de production et à quelle vitesse. Car pour certains experts, changer de modèle n'est pas juste souhaitable mais inéluctable ! "La dépendance du système actuel aux énergies fossiles n'est pas tenable", affirme Nicolas Dendoncker, professeur de géographie et coordinateur d'un master en smart rurality. "D'ici 20 à 30 ans, les principales sources de ces énergies vont s'épuiser et le prix va inexorablement augmenter." C'est cet aspect qui pourrait et devrait faciliter la transition de modèle.

Étoffer l'offre

En fédérant les acteurs locaux, les ceintures permettent de renforcer cette transition de modèle. Mais les défis restent nombreux. Un frein au développement d'une agriculture locale qui puisse concurrencer sérieusement l'industrie reste l'accès à la terre. En cinq ans, le prix de l'hectare connait une croissance de plus de 25% . Aujourd'hui, un hectare revient en moyenne à 45.000 euros(4). Contrepartie positive, "la terre est plus investie par la filière maraichère parce qu'elle nécessite moins d'espace que la culture bovine par exemple. Or cultiver des fruits et légumes pollue moins que la production animale. Une septantaine de jeunes se sont ainsi lancés dans l'aventure maraîchère à Liège", précise Christian Jonet, coordinateur de la CATL. Autre possibilité : la mise à disposition par les pouvoirs publics locaux de terrains leur appartenant. 12.000m2, c'est l'espace mis gracieusement à disposition pendant vingt ans par la ville de Liège à la coopérative Les Petits Producteurs.

Une ferme sur quatre, en Europe, a disparu entre 2003 et 2013 (5). En Belgique, le tableau est encore plus noir : en une trentaine d'années, 68% des fermes ont disparu (6). Et bon nombre d'agriculteurs sur le départ n'ont pas de relève assurée. Pour cultiver localement, il va falloir former massivement et rapidement des candidats. Et coupler leur formation à la mise en place d'exploitations durables. Quant aux agriculteurs déjà en poste, il s'agit de les accompagner et de les outiller pour qu'ils puissent s'adapter aux exigences d'un mode de production local.

Encourager la demande

Plus il y a d'intéressés, plus l'offre en alimentation locale pourra s'étoffer. C'est pourquoi "convaincre le public de l'intérêt et de la faisabilité de manger local est une mission incontournable de notre ceinture", confie la coordinatrice de la ceinture namuroise. Mais cela reste un sacré défi ! "De plus en plus de gens sont conscients des enjeux de l'alimentation voire disposés à dépenser un peu plus pour se nourrir. À côté de cela, une part croissante de la population se précarise et se dirige vers la malbouffe", relève Christian Jonet. Donner l'envie à chacun de revoir son mode de consommation passe certes par une communication constante, ciblée mais surtout non stigmatisante ni culpabilisante, au risque de se voir rejetée.

Soutenir les alternatives alimentaires ne portera toutefois ses fruits que si on travaille de concert sur le système dominant, estime Anne Thibault, chargée de mission alimentation d'Inter-Environnement Wallonie. La plupart des informations reçues par les individus proviennent de la publicité. Or 80% des publicités alimentaires destinées aux enfants de quatre à dix ans portent sur des produits trop gras ou trop sucrés. Anne Thibault plaide donc comme nombre de ses pairs pour une réglementation bien plus forte concernant la publicité et le marketing alimentaire.

Les ceintures alimentaires pourraient devenir une alternative viable au modèle agricole dominant, surtout si l'on considère l'épuisement des énergies fossiles. Se substituer au modèle dominant demande par contre beaucoup de volonté. Tous les acteurs qui impactent la chaine alimentaire devront s'investir, y compris financièrement, pour relever ces défis qui dépassent largement la sphère locale.

Notes

(1) (5) Les systèmes innovants alimentaires, cas d'étude : la Ceinture Aliment Terre de Liège. Antonia D. Bousbaine et Christopher Bryant, 2016
(2) (6) Au-delà des circuits courts, que proposent les ceintures alimentaires ? Barbara Garbarczyk, SAW-B, 2017.
(3) Déclaration politique Wallonie 2019-2024, p76-77.
(4) Baromètre des notaires des terres agricoles S1 2019