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Injections à moindre risque

© Ville de Liège-EDenis © Ville de Liège-EDenis

Les grandes villes belges s'acheminent vers l'ouverture de salles spécifiquement destinées à la consommation de drogues dures. Placées sous contrôle médical et tolérées – voire encouragées – par les autorités policières ou judiciaires, elles sont de nature à lutter contre les problèmes de sécurité et d'hygiène posés par cette forme particulière de toxicomanie. Mais au bénéfice final de qui ?


Que fait un toxicomane "dur", accroché de longue date à l'héroïne, lorsqu'il ne dispose ni d'un toit, ni d'un lieu de repli pour consommer son produit ? Il se pique là où il peut, en rue par exemple : dans les parcs, entre les voitures en stationnement, le long des quais (de Meuse, de Sambre, de Senne...), se fondant – ou croyant se fondre – dans la masse des passants. Parfois, ces "injecteurs" ne cherchent même plus la discrétion, mais bien une forme de sécurité face à la violence de la rue. Ils se replient alors dans les salles réservées aux guichets bancaires automatiques ou dans les stations de métro. Dont certaines se trouvent fatalement à proximité d'écoles...

Cette réalité-là, beaucoup de grandes villes européennes la connaissent, y compris en Belgique. C'est la raison pour laquelle les acteurs spécialisés dans l'accompagnement des toxicomanes réclament, depuis longtemps, la création de salles de consommation de drogues à moindre risque (SCMR). Il en existe à peu près 90, aujourd'hui, disséminées dans huit pays européens, y compris chez tous nos voisins. Les premières ont déjà une trentaine d'années d'expérience.

Un tremplin vers un mieux ?

Qu'elles soient isolées ou adossées à une infrastructure de soins existante (un hôpital, par exemple), ces salles ont plusieurs traits communs. Primo, elles offrent aux personnes en addiction prononcée un lieu où consommer dans de meilleures conditions d'hygiène et de sécurité qu'en rue, notamment en mettant à disposition un matériel d'injection stérile. Secundo, elles disposent d'un personnel de soins qualifié, prêt à leur proposer une prise en charge médico-sociale allant au-delà de leur "simple" addiction. Ce personnel peut les orienter vers des services plus spécialisés pour les aider à contrôler leur consommation. Mais aussi engager diverses démarches : régularisations administratives, recherche d'un logement, prise en charge psychiatrique, etc.

Le troisième avantage des SCMR consiste à réduire les risques de mortalité et de morbidité liés aux overdoses et aux autres dommages liés à l'usage des drogues, notamment la transmission des virus HIV (Sida) ou de l'Hépatite C. Cet objectif sanitaire – mais aussi budgétaire (1) – ne concerne pas seulement les "injecteurs" eux-mêmes. À Barcelone, depuis l'installation d'un tel dispositif, le nombre de seringues abandonnées négligemment (donc dangereuses dans l'espace public) a été divisé par quatre, en huit ans, à proximité des lieux de défonce.

Résultats positifs convergents

Dépourvue de toute salle de ce type, la Belgique faisait figure jusqu’il y a peu de "dernier village gaulois". Pendant longtemps, certaines voix, notamment politiques, ont émis la crainte de voir ces SCMR agir comme des lieux incitant à la consommation de drogues. Ces appréhensions se sont petit à petit effacées face à plusieurs études scientifiques. La plus récente, placée sous l'égide de la Politique scientifique fédérale (Bel spo) (2), visait à évaluer la faisabilité des SCMR dans cinq grandes villes belges. Elle a levé les dernières hésitations : "Ces trente dernières années, des preuves scientifiques substantielles et abondantes ont été fournies sur l'efficacité des SCMR", affirme Pablo Nicaise, co-auteur, chercheur qualifié à l'Institut de recherche santé et société de l'UCL.

Des résultats aussi nets ne doivent cependant pas faire oublier que l'efficacité de ces salles est soumise à une série de conditions. Si elles sont implantées à l'écart des centres urbains, les SCMR semblent vouées à l'échec. De plus, leur fréquentation doit être assortie de conditions claires pour les usagers, notamment en termes d'identification (carte d'identité et/ou badge) et d'adhésion à un règlement d'ordre intérieur (pas de bagarre, pas d'échange ni de promotion de produits, etc.). L'étude soulève aussi l'importance d'autres modalités concrètes (notamment sur l'accessibilité des mineurs ou des femmes enceintes) qui doivent avoir été mûries par les forces vives locales avant l'ouverture, en tenant compte du "terrain" spécifique à chaque ville concernée. Autre condition impérative: veiller à une acceptation et une coordination parfaite avec les autorités policières et judiciaires, de même qu'avec les autres acteurs psycho-socio-médicaux. Et, bien sûr, veiller à l'information des riverains.

Impatience et vigilance

Malgré les considérations stimulantes des études, les SCMR ne sont pas des outils miracles, mais bien une stratégie parmi d'autres au sein d'une approche pragmatique de réduction des risques. Certes, les salles peuvent réduire sensiblement les atteintes à la tranquillité publique, ce qui n'est pas pour déplaire aux autorités politiques communales, exposées aux plaintes d'habitants, commerçants et clients échaudés par cette toxicomanie de rue. Mais il n'est pas démontré qu'elles réduisent la criminalité générale dans la population (vols pour se procurer la drogue, etc.). Selon l'Observatoire européen des drogues et des toxicomanies, l'impact des SCMR sur la réduction de l'incidence du VIH et de l'hépatite C reste flou et difficile à évaluer.

La plupart des associations actives dans la prise en charge des toxicomanes sont enthousiastes face à l'imminence d'une ouverture de salle dans quelques villes wallonnes. Elles n'en craignent pas moins que cette avancée se réalise au détriment d'autres stratégies de prévention et de réduction des risques, déjà corsetées par des budgets malingres ou… inexistants : échange de seringues, con trôle de qualité des produits dans les sites festifs, prescription de diacétylmorphine (héroïne sous contrôle pharmaceutique), etc. Elles craignent, aussi, que la dimension purement sécuritaire de ces salles (rendre ces toxicos "invisibles" et "indolores", alors qu'ils occupent aujourd'hui la rue) prenne le pas, surtout en période électorale, sur une prise en charge globale – et réellement humanitaire – de cette population en précarité extrême.


Un champ (presque) libre

Finies les hésitations ? Une première salle s’ouvre à Liège. Bruxelles et Charleroi se tâtent…

Ouvrir une salle de consommation de drogues à moindre risque (SCMR) ? Beaucoup d'autorités communales, jusqu'il y a peu, ne voulaient pas s'y risquer. C'est que la loi du 24 février 1921 est formelle. La fourniture d'un local aux toxicomanes s'apparenterait à une "incitation" à la consommation, "facilitant à autrui l'usage de drogues à titre onéreux ou à titre gratuit (...)". Tarif prévu par la loi: l'emprisonnement et une amende de 1.000 à 100.000 euros ! Autre facteur refroidissant : la dernière déclaration gouvernementale s'affichait explicitement "tolérance zéro" en matière de drogues. Bien que chacun convenait que cette loi bientôt centenaire relevait d'une autre époque, aucun bourgmestre ne voulait prendre le risque de trahir son propre parti, d’entrer en guerre avec le gouvernement fédéral ou de se faire traîner en justice.

Sauf que les lignes ont bougé. La sixième réforme de l’État est aujourd'hui opérationnelle, donnant les compétences de santé – singulièrement la prévention – aux entités fédérées. Dans une résolution récente, le Parlement de Wallonie s'est montré unanimement favorable à l'ouverture de SCMR en tant qu'expériences pilotes encadrées de santé.

Résultat : les villes ont les coudées plus franches pour avancer, poussées dans le dos par les associations spécialisées dans la prise en charge des addictions mais aussi... par leurs propres forces de police et les parquets locaux, souvent demandeurs.

À Liège, la salle (20 places) s'est ouverte il y a quelques jours à proximité immédiate du commissariat de police. Équipe au travail : deux médecins, 7 infirmiers, 3 éducateurs, etc (en tournante). Charleroi, plus discrète, est tentée de suivre. Bruxelles progresse aussi dans sa réflexion, mais avec deux obstacles spécifiques à son paysage politique. Primo, sur quels territoires communaux ouvrir de telles salles (il en faudrait probablement deux ou trois) ? Secundo, quid de la sensibilité flamande (en tout cas de la N.VA) qui frôle la timidité, voire l'hostilité ?

Il subsiste une insécurité juridique, mais plus modérée qu'autrefois. Qu'arriverait-il si, en cas d'accident ou de décès, quelqu'un devait se constituer partie civile contre une commune ? Sans compter ce dernier élément – fondamental – résumé par un expert. "Ouvrir une salle de consommation en ce moment dans le centre d'une grande ville n'a rien de sexy ni très porteur sur le plan électoral. Sauf si la population est suffisamment préparée, informée et consciente qu'un monde sans drogue est une chimère. Et que ce pragmatisme n'empêche pas de mener, par ailleurs, une politique répressive efficace sur les dealers et les trafiquants". Chiche !