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Ces soigneurs qui nous veulent du bien

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Toutes les sociétés humaines comptent des guérisseurs. La Belgique n'échappe pas à la règle. Comment s'explique leur présence chez nous aujourd'hui ? Pour l'anthropologue Olivier Schmitz, la clef de leur succès réside dans leur capacité à agir sur nos émotions, peu prises en compte par la biomédecine.


Coupeurs de feu, rebouteux, radiesthésistesmagnétiseurs, géobiologues, désenvouteurs… Il existe chez nous tout un panel de guérisseurs. Certains soulagent les brûlures, d'autres les entorses, certains réharmonisent les vibrations du corps humain, d'autres encore nettoient le lieu de vie des gens. Et parmi eux, beaucoup font plusieurs choses à la fois. "Les pratiques des guérisseurs revêtent un caractère de plus en plus syncrétiste (c'est-à-dire qui cumule plusieurs fonctions), explique Olivier Schmitz, auteur d'une longue enquête sur ces soigneurs en Wallonie. Ils sont devenus des généralistes des forces invisibles."

Une vision fantasmée

Les idées reçues véhiculées sur les guérisseurs ont la vie dure. On les imaginerait presque vivant dans des villages reculés, entourés d'images pieuses, à chuchoter leurs "secrets" (sortes de prières confidentielles) à de crédules paysans en quête de miracle. "Beaucoup de folkloristes et de journalistes lient encore, à tort, ces pratiques à un héritage du passé, à des traditions qui auraient survécu jusqu’à nos jours" poursuit Olivier Schmitz. Or, elles s'accommodent très bien avec la modernité, et leur verni 'traditionnel' a laissé la place à des pratiques très actuelles, mis à part les fameux secrets et les gestes qui les entourent." D'ailleurs, on trouve des guérisseurs partout, en ville comme à la campagne. Et les personnes qui les consultent viennent d'horizons variés. Pour recourir à leurs services, il n'est pas forcément nécessaire de se déplacer. En effet, beaucoup d'entre eux traitent grâce à un simple coup de téléphone, voire même par internet.

Comme un wifi

Benoit Hennaux est coupeur de feu et géobiologue. Dans sa maison située entre Rochefort et Marche-en-Famenne, il raconte modestement son activité : "je remets simplement en route une énergie de guérison que tout le monde a en soi. Je fonctionne comme un wifi. J'utilise une certaine fréquence. Mon mot de passe, c'est le nom, prénom et date de naissance de la personne. Je sais que je suis sur la fréquence de la personne soit par des frissons, soit parce que je sens sa douleur. À ce moment-là, je fais un nettoyage et je peux percevoir quand la personne est soulagée car je suis moi-même soulagé." Lui-même n'aime pas le terme de guérisseur, qu'il juge abusif. Il se voit plutôt comme accompagnateur.

Ce qu'on ne peut pas voir

"Ces soigneurs expliquent leur travail par la manipulation de choses invisibles : des ondes, des énergies, des forces… Ce faisant, ils produisent un discours sur l'invisible, explique Olivier Schmitz. Un discours qui, enchaine l'anthropologue, résonne bien avec notre quotidien. Cela le rend particulièrement efficace. Le monde est parcouru d'énergies, on en fait tous les jours le constat. Des ondes traversent notre monde : toutes les technologies sans fil en sont un bon exemple. Elles fournissent la preuve d'une possibilité d'action à distance, sans contact direct. Cela colle très bien avec l'imaginaire véhiculé par ces guérisseurs."

Quand on évoque avec lui ces notions de forces, d'énergies… l'anthropologue reste toutefois sceptique. "Pour ces guérisseurs, invoquer des forces invisibles, c'est une manière de rationaliser, de mettre des mots, une théorie sur ce qu'ils font. Cela permet avant tout de désigner des choses sur lesquelles on n'a pas encore mis le doigt. Je ne pense pas que ces guérisseurs disposent de pouvoirs magiques. En revanche, ils tiennent un discours particulier à leurs patients et font des choses très concrètes que l'on a du mal à analyser et évaluer d’une manière scientifique. Car on n'a jamais l'occasion d'observer ces situations, complexes et complètes, dans leur ensemble. On a seulement accès à des bribes de récits qu'en font les patients ou les guérisseurs eux-mêmes."

Une grosse dose d'empathie

Pour Olivier Schmitz, l'efficacité des guérisseurs s'explique plutôt par les grandes capacités d'empathie dont ils font preuve. "En réalité, le terme 'guérisseur' n'est pas le plus adapté. Car ils ne guérissent pas les maladies au sens biomédical du terme. En revanche, ils apaisent la douleur. Je préfère les appeler soigneurs. Des gens qui prennent soin des autres." D'autres soigneurs ont recours à l'empathie, explique l'anthropologue. Les infirmières, par exemple, qui soulagent les patients non seulement par les médicaments fournis, mais aussi en leur prodiguant un discours rassurant. Idem pour les parents, dont l'enfant qui vient de tomber se calme instantanément une fois blotti dans leurs bras. "Ce sont des pratiques très proches de ce que font les guérisseurs, souligne-t-il. L'empathie est une faculté inégalement répartie dans la société. Donc, lorsqu’une personne vous indique qu'elle va prendre soin de vous, c'est un peu comme quand une mère fait un bisou magique à son enfant. Sauf qu'on n'a pas l'habitude que quelqu'un d'autre que nos parents nous envoie des bisous magiques. C'est peut-être là où ces pratiques se distinguent et suscitent un intérêt. Elles donnent une autre vision des relations sociales. On n'a pas l'habitude que des gens – sans forcément demander de l'argent – essayent de vous prodiguer du bien. Cela ne relève pas du fonctionnement habituel des relations sociales aujourd'hui."

Une histoire de ressenti

La douleur, indique Olivier Schmitz, renferme souvent une dimension psychosomatique. Elle est influencée par des facteurs psychologiques. C'est justement sur cet aspect qu’agissent les guérisseurs. "Prenez une personne brûlée, par exemple. Lorsqu'elle – ou un de ses proches – prend con tact avec un coupeur de feu, un lien se crée. La personne qui souffre apprend que quelqu'un d'autre fait quelque chose pour elle. Au niveau psychosomatique, savoir que quelqu'un se bat pour soi, qu'on est plus tout seul face à la brûlure, cela a de l'effet. On se sent soulagé. Les guérisseurs installent un certain climat humain, accompagnant, accueillant. Et les gens en souffrance qui les consultent ne retrouvent pas toujours cette empathie dans leur entourage. On va aussi voir des guérisseurs pour des problèmes qui ne sont pas de santé : pour des problèmes conjugaux, parce qu'on n'est pas bien, parce qu'on se sent oppressé… Et les guérisseurs sont très efficaces là-dedans… Car toute la cure est dirigée vers la personne. Il s'agit d'une prise en charge émotionnelle très importante."

En outre, on n’est pas tous égaux devant la douleur, complète l'anthropologue. "L'intensité du ressenti de la douleur trouve en partie sa source dans le miroir que nous renvoie le regard des autres. Quand les gens nous disent,' c'est grave ce que tu as', c'est là que nous avons mal." Inversement, cette dimension sociale de la douleur expliquerait aussi le soulagement ressenti au contact d'une personne rassurante et empathique.

De l'utilité sociale

En travaillant sur les émotions, les guérisseurs répondraient à une demande existante. Ils viendraient occuper une place laissée vide. "Ils occupent une fonction qui n'a pas été jusqu'à présent comblée par la médecine, poursuit Olivier Schmitz. La biomédecine, précise-t-il, s'occupe en priorité du corps-machine et du corps physiologique. Sa vocation première n'est pas de traiter le versant émotionnel. Même si, nuance l'anthropologue, la médecine tente actuellement de réintroduire les émotions au sein de son univers. En témoignent par exemple les initiatives liées au bien-être dans les hôpitaux. Reste qu'un déficit subsisterait. D'ailleurs, dans certains hôpitaux, des praticiens renseignent ces soigneurs aux patients qui en font la demande. C'est par exemple le cas au Centre des brûlés de l'hôpital de Neder-Over-Heembeek. Claude Parmentier, infirmière en chef, raconte : "Cela ne fait pas partie de nos standards, du protocole des soins… Mais nous renseignons les coordonnées d'un coupeur de feu aux patients qui en font la demande. Dans le fond, c'est le résultat qui compte. Et ce n'est pas une méthode dangereuse, donc pourquoi ne pas essayer ? Il faut avoir l'esprit ouvert à ça." De là à ce qu'un jour les guérisseurs soient officiellement institués dans les hôpitaux, il y a un pas qu'Olivier Schmitz ne franchit pas. "Tout cela reste à la marge. Mais ils sont tout de même présents".

À l'écoute des émotions

Olivier Schmitz voit d'un bon oeil que nos affects puissent être ainsi pris en charge. Car, lorsque les émotions se font envahissantes, recevoir de l'aide peut s'avérer salutaire. "Ainsi que le disent parfois les anthropologues, comme Lévi-Strauss, il est bon de penser qu'il existe des personnes qui ont quand même des 'petits pouvoirs'. Quand la médecine ne peut rien, quand les institutions ne peuvent rien, il est bon de penser qu'il y a dans les spécialistes des soins des gens qui peuvent prendre en charge cette dimension émotionnelle."

Pour en savoir plus ...

Soigner par l'invisible, enquête sur les guérisseurs aujourd'hui • Olivier Schmitz • Paris • 2006 • 256 p. • 21,50 EUR