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Confinés avant l'heure 

Peur du monde extérieur, besoin de protection, développement des technologies permettant de vivre à distance… Et si l’enfermement avait commencé avant que la pandémie nous assigne à domicile ? C’est la thèse que propose le journaliste Vincent Cocquebert dans son essai La civilisation du cocon.   


Alain a passé une bonne nuit, pelotonné sous sa couette lestée d’un poids rassurant. En tout cas, c’est ce que lui indiquent les données de la montre connectée qui veille sur son sommeil. En dégustant son café, il se branche à sa tablette pour parcourir la newsletter spéciale "sélection de bonnes nouvelles" qu’il suit quotidiennement. Après sa séance de luminothérapie, il démarre son SUV pour déposer sa cadette à l’école. L’achat du véhicule utilitaire tiraille un peu sa conscience écologique, mais il aime ce sentiment de protection que lui confère l’habitacle surélevé. Par la fenêtre, il salue ses voisins du nouveau clos, une copropriété ultra-sécurisée contre les cambriolages. Sylvie, la femme d’Alain, a rejoint son espace de coworking pour femmes, garanti sans masculinité toxique, en laissant leur aînée à la maison. Depuis qu’elle a développé des angoisses scolaires, la jeune fille poursuit ses études à distance. Ses amis, elle les croise surtout sur les réseaux sociaux. Ses parents s'inquiètent de ne jamais la voir sortir…  

En esquissant le portrait de cette famille imaginaire, l’auteur de La civilisation du cocon, force le trait à dessein pour nous faire prendre conscience de la tendance à nous replier vers nos espaces et nos vies intérieures, et plus largement, à éviter toute situation jugée inconfortable ou insécurisante. Mais la caricature est-elle vraiment si éloignée de la réalité ? Est-il possible que nous soyons en train de devenir la première génération indoor sans nous en rendre compte ? Avec tout ce que cela implique comme conséquences en termes de manque d’activités physiques, de lumière naturelle, d’exposition à la pollution intérieure... Selon un sondage commandité en mai 2018 par une marque de châssis ayant flairé l’argument marketing et qui a obtenu 16.000 réponses dans quatorze pays d’Europe et d’Amérique du Nord (1), nous estimons passer 60 % de notre temps à l’intérieur quand la réalité avoisinerait plutôt les 90 % ! 

H comme hygge 

Au Danemark, le hygge (prononcer hoo-gah) décrit un art de vivre qui consiste, grosso modo, à s’enrouler dans un plaid avec une tasse de chocolat chaud et déguster les plaisirs simples de l’existence, entouré d’un décor scandinave design. Le bonheur version Pinterest. Au Japon, le phénomène hikikomori – mot utilisé pour désigner des jeunes hommes qui se cloîtrent dans leur chambre et vivent leur vie par écrans interposés – se répand progressivement dans toutes les classes d’âge. Mais nul besoin de s’expatrier si loin pour trouver des adeptes de ces formes de cocooning lifestyle ou de néo-ermitage connecté. Comme Vincent Cocquebert le constate, il suffit de se baisser pour ramasser les témoignages sur les réseaux sociaux : "Le confort d’aujourd’hui nous incite à rester chez nous. Alors autant dire qu’avec ce confinement, je vis ma meilleure vie”, lance une internaute dans un poste largement partagé. "Rassurez-moi, je ne suis pas la seule à espérer un reconfinement ? ", twitte une autre, liké 23.000 fois…

La crise sanitaire a joué un rôle d’accélérateur. Travail, formation, loisir, sport, vie sociale… Nous avons découvert que les technologies permettent de pratiquer toutes ces activités à distance. Mais pour l’essayiste, qui a commencé à travailleur sur sa thèse avant la pandémie, la problématique dépasse la situation sanitaire. Dans un monde devenu de plus en plus vaste et complexe, mondialisation oblige, elle traduit une forme de repli sur soi, une vision de la société dans laquelle le risque est devenu de moins en moins supportable et l’altérité perçue comme une source de risque. Au-delà de l’enfermement dans l’espace, l'auteur dénonce aussi à une forme de cloisonnement des idées. Une dérive largement renforcée par le fonctionnement des réseaux sociaux dont les algorithmes nous proposent systématiquement de découvrir des contenus en adéquation avec nos opinions et de suivre des personnalités dont le discours correspond à nos propres conceptions. Chacun chez soi et les idées seront bien gardées… "Apologie de la vie domestique, fuite dans des mondes imaginaires, explosion du marché du bien-être, bulles de filtres et pensée magique : chaque jour, nous déployons un véritable arsenal de protections physiques et psychiques pour mettre à distance un monde qui nous oppresse ", conclut le journaliste. Mais cette recherche de confort, de protection et de sécurité a un prix, avertit-il : la désertion des espaces collectifs, le délitement du vivre ensemble et, au bout du compte, le risque d’assister à une véritable épidémie de solitude. 

 

Pour en savoir plus ...

La Civilisation du cocon. Pour en finir avec la tentation du repli sur soi, Vincent Cocquebert, Ed. Arkhê, 2021, 164 p., 16,50 EUR.