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Dans la peau d'un hypersensible

(c) Yasmine Gateau (c) Yasmine Gateau

"Je suis une véritable éponge", "Je ne supporte pas le bruit ou la lumière forte", "Dans ma tête, tout se bouscule". Émotions et sensations intenses caractérisent les personnes hypersensibles. Un fardeau ? Plutôt un cadeau, estiment les intéressés, du moins lorsque l'hypersensibilité est comprise et acceptée.


Fabrice Midal s’est toujours senti à la marge, un peu bizarre, parfois excessif dans ses réactions. Voici quelques années, un inconnu croisé durant une conférence lui parle d'hypersensibilité. Le philosophe, intrigué, se renseigne et se reconnaît dans ce profil. Il décide d’y consacrerun livre (1). Il y décrit les hypersensibles comme des personnes sur-stimulées par leur environnement : "Ils ressentent plus fort les bruits, les odeurs, le froid, la chaleur et jusqu’aux moindres dysfonctionnements de leur organisme. Ils perçoivent toutes sortes de signaux de l’ordre de l’émotionnel et leur répondent avec une certaine intensité – ils ont les larmes aux yeux ou se mettent en colère, ou encore explosent de joie sans que leur vis-à-vis, qui n’a rien perçu d’extraordinaire, comprenne cette réaction."

Plus qu’un trait de caractère, mais pas une maladie

L'hypersensibilité, telle que les psychologues la décrivent, recouvre un ensemble de traits caractéristiques. C'est bien plus que le fait d'avoir la larme facile ou de se montrer un peu trop empathique  le terme hyperémotivité est plus exact dans ce cas. "En ce qui me concerne, c'est plutôt un trop-plein d'informations qu'un trop-plein d'émotions, explique le comédien Maurice Barthélémy (2). Lui aussi ne s'est identifié que tardivement, dans la quarantaine, à cette appellation d'hypersensible. Il vient également de publier un ouvrage sur la question, co-écrit avec Charlotte Wils : Fort comme un hypersensible. (3)

D'après le chercheur en neurosciences Michel Le Van Quyen (4), "l’hypersensibilité, dont beaucoup cherchent les fondements psychologiques, est en fait un phénomène physiologique, neuronal, sur lequel la psychologie vient ensuite se greffer.

Davantage qu'un simple trait de caractère donc, l'hypersensibilité serait associée à un fonctionnement cérébral spécifique, qui rend la personne particulièrement réactive à certains stimuli. "L’hypersensible est simplement submergé par le flux d’informations qui est trop intense, par tous les signes qu’il capte et que les autres, contrairement à lui, savent trier et laisser de côté", précise Fabrice Midal. Maurice Barthélémy, pour sa part, évoque une forte intuition et un mode de pensée en arborescence qui l'entraîne sans cesse d'une idée à une autre.

L'hypersensibilité n'est pas une ma-ladie. Il n'existe pas de façon d'en guérir, il s'agit d'apprendre à vivreavec elle, en bonne intelligence.

Une clé pour se comprendre

Si elle n'est pas une pathologie, l’hypersensibilité peut néanmoins se cacher derrière des symptômes tels qu’une dépression ou un burn-outqui permettent de la repérer. Kim (5), une jeune femme de 21 ans, explique que c'est en s'identifiant comme hypersensible qu'elle a enfin compris les causes de ses troubles alimentaires et de ses tendances suicidaires. Avant cela, elle se croyait bipolaire. Fabrice Midal, lui aussi, s'était auto-diagnostiqué erronément : "Je m’étais moi-même décrété phobique social à cause du temps qu’il me faut pour m’adapter à de nouvelles personnes, à de nouveaux contextes. J’ai des amis qui peuvent arriver à une soirée ou à un cocktail où ils ne connaissent personne et être aussitôt les rois de la fête. Moi, j’hésiterais à m’y rendre et, si j’y vais, je resterais en retrait, en situation d’observateur. Ce n’est pas parce que je suis orgueilleux, ce n’est pas parce que je suis peureux ni timide, c’est parce que je ressens tout plus intensément." L'hypersensibilité lui a offert une clé de compréhension. "Dès l’école maternelle, j’ai été un être à part. J’ai compris, depuis, que tout hypersensible, tant qu’il s’ignore, a du mal à s’intégrer socialement. Mais je n’avais ni les mots pour le dire, ni la clé de compréhension qui m’a par la suite sauvé la peau."

Les personnes hypersensibles semblent s'accorder sur un point : à partir du moment où elles peuvent s'identifier à cette description, elles comprennent enfin pourquoi elles fonctionnent différemment des autres. Elles se sentent aussi légitimées dans leurs comportements qui, avant cela, pouvaient paraître étranges aux yeux de leur entourage. "L’hypersensible ne peut pas jouer le jeu très longtemps, observe Fabrice Midal. Pour lui (ou elle), très vite, c’est trop. Il rate une promenade pour rester lire dans sa chambre. Il va dormir plus tôt. Il s’isole. Il donne l’impression de ne pas participer, d’éviter les autres – qui sont pourtant des amis qu’il apprécie –, de s’ennuyer. Il s’énerve parfois, et peut même exploser." 

Une fois que l'on se sait hypersensible, on cesse de chercher à s'adapter tant bien que mal au sein d'un environnement social qui ne nous convient pas ou qu'on ne comprend pas. "Savoir que je suis hypersensible m’a décomplexé, confie Maurice Barthélémy. Je me suis souvent ennuyé en soirée, en réunion. Je ne savais pas pourquoi. Je pouvais aussi me sentir très fatigué sans raison. Savoir que je suis hypersensible m’a enlevé des pourquoi, m’a permis de trouver des solutions et m’a appris à faire plus attention à moi." (6)

L'étape ultime : l'acceptation

"Accepter son hypersensibilité permet d’entamer la deuxième étape du chemin, la plus amusante, qui consiste à découvrir son propre mode d’emploi." Fabrice Midal, dans son livre, décortique le sujet sous tous les angles, offrant au lecteur de nombreuses pistes pour mieux comprendre l'hypersensibilité et aider à en voir les aspects positifs. Selon lui, "l’un des plus grands dangers pour l’hypersensible ne réside pas dans son hypersensibilité, mais dans le fait de la rejeter."

Mal comprise, l'hypersensibilité peut être épuisante, à la fois pour la personne et pour son entourage. Tout change pour l'hypersensible lorsqu'il comprend qu'au lieu de lutter contre cette particularité, il doit au contraire s'appuyer dessus, surfer sur la vague plutôt que de se laisser assaillir. "Souvent, les hypersensibles se mettent en résistance, explique Jeanne Siaud-Facchin, psychologue (7). Du coup, c'est le corps qui se crispe. Alors que de façon très contre-intuitive, la bonne attitude, c'est de s'ouvrir aux émotions. Si on lutte contre la tristesse, on se focalise dessus et on ne peut plus se sortir de cette émotion douloureuse. Il s'agit de donner de la place à l'émotion, sans s'y identifier. Je ne suis pas ma tristesse, ma colère, mon hypersensibilité, je suis aussi mille et une autres choses."

Ce qui semblait être une fragilité peut alors devenir une force, une forme d'intelligence. "Je compare l’hypersensible à une voiture de course qui a toujours roulé en seconde. Et tout d’un coup, on apprend qu’on a aussi la 3e,la 4e et la 5e vitesse. On réalise qu'on peut aller plus vite, plus loin. C’est extraordinaire comme sensation", s'enthousiasme Maurice Barthélémy.


(1) "Suis-je hypersensible ?", Fabrice Midal, Éd. Flammarion, 304 p., 2021

(2)"Ça commence aujourd’hui – Hypersensibilité : et si c’était une force", émission diffusée le 18 février 2021 sur France 2 et disponible sur YouTube.

(3) "Fort comme un hypersensible", Maurice Barthélémy et Charlotte Wils, Éd. Michel Lafon, 2021

(4) Cité par Fabrice Midal dans "Suis-je hypersensible ?"

(5) Également sur le plateau de l'émission "Ça commence aujourd'hui"

(6) Interview de Maurice Barthélémy sur le site leshypersensibles.com

(7) Également sur le plateau de l'émission "Ça commence aujourd'hui"

Qui est concerné ?

Un cinquième, voire un quart de la population serait hypersensible. Difficile d'avancer des chiffres plus précis car, comme l'explique Fabrice Midal, "il n’existe pas de signes formels confirmant une hypersensibilité comme il en existe pour diagnostiquer une grosse bronchite et la différencier d’un rhume des foins."

Le concept d'hypersensibilité n'est apparu qu'en 1996, aux États-Unis, sous la plume d’Elaine Aron, une chercheuse en psychologie qui s’appuie sur les travaux du psychiatre suisse Carl Jung. Son livre n’est traduit en français qu’en 2005. En France, c’est le psychanalyste Saverio Tomasella qui y consacre plusieurs de ses ouvrages. Plus l'hypersensibilité fait parler d'elle, plus nombreuses sont les personnes susceptibles de se reconnaître comme telles.

Comment savoir si on est hypersensible ? 

"Les magazines, Internet, les réseaux sociaux proposent toutes sortes de tests ludiques ou 'psychologiques' que les spécialistes regardent avec suspicion. De leur point de vue, et ils n’ont pas tort, il n’existe pas encore de détermination scientifique de l’hypersensibilité, c’est-à-dire qu’on ne sait pas ce qu’elle est réellement", reconnaît Fabrice Midal. Maurice Barthélémy estime quant à lui que, puisque l'hypersensibilité n'est pas une pathologie, le terme 'diagnostic' n'est pas approprié, et suggère de faire confiance à son ressenti : "Si tu te sens comme ça, tu l'es". 

Comment détecter l'hypersensibilité chez un enfant ?

D'après les témoignages de parents, "ce sont des enfants qui posent énormément de questions, qui sont toujours à l'affut de ce qui se passe autour d'eux, qui écoutent les conversations des adultes", relate la psychologue Jeanne Siaud-Facchin (1). On constate aussi chez ces enfants une hyperesthésie, autrement dit une forte sensibilité à certains sons, certaines odeurs, certaines matières... Leurs réactions sont exacerbées. "J’ai passé mon enfance, mon adolescence à surréagir, témoigne Fabrice Midal : aux chaussettes qu’on me forçait à porter la nuit pour me réchauffer, au volume de la télévision, au chaud, au froid, à la foule, aux blagues, aux projets, aux petits gestes de tendresse qui m’amenaient les larmes aux yeux."


(1) "Ça commence aujourd’hui – Hypersensibilité : et si c’était une force", émission diffusée le 18 février 2021 sur France 2 et disponible sur YouTube.