Retour à Psychologie

L’érotisation du mal

(c)iStock (c)iStock

Alors qu’un nombre croissant de voix s’élève pour dénoncer les violences faites aux femmes, la figure du "bad boy" reste largement valorisée dans la pop culture. Une influence aux conséquences parfois dramatiques...


Presque toutes les femmes de mon entourage – moi y compris qui suis pourtant féministe – ont (eu) un béguin ou une période "bad boy" : le rebelle de la classe, le voyou du quartier, le chef de bande, le Don Juan… Bref, le mâle alpha dans toute sa splendeur, celui qui fait ce qu’il veut, quand il veut, comme il veut. À côté, les autres garçons font souvent pâle figure ! Ces derniers ne s’y trompent pas. "Sur le marché de la drague, les chics types n’ont pas la cote ! déplore l’un de mes amis. Aussi bienveillants et alliés du féminisme soient-ils, de nombreuses filles leur préfèrent encore les sales types…"
D’aucuns tentent d’expliquer cette attirance répandue pour les "bad boys" par les hormones, la théorie de l’évolution ou encore la réputation ennuyeuse des hommes gentils (1). Mais ne sous-estimons pas l’influence exercée sur nos représentations amoureuses par la pop culture occidentale, qui érotise volontiers le mal et la violence. Depuis quelques décennies, le gentil prince charmant a cédé la place à des archétypes plus sombres. Les beaux vampires, le héros torturé (et torturant) de 50 shades of Grey (50 nuances de Grey), les dernières incarnations du Joker ou encore les serial killers des séries Dexter et You (2) sont autant de figures du "bad boy" ultime. Pour peu qu’il ait une belle gueule, de l’argent, une intelligence supérieure, une blessure secrète et/ou un certain code d’honneur, bingo ! Ça se pâme dans les chaumières !
Moi aussi je trouve fascinant ce genre de personnages de fiction ; ils donnent du piquant et du frisson à une intrigue. Sur le papier ou à l’écran, du moins. Car, dans la vraie vie, c’est une autre histoire…

L’embarras des féministes

Le paroxysme de cette fascination est l’attirance, voire l’amour que nourrissent certaines personnes à l’égard de criminels bien réels. Du fait de leur médiatisation, tous les tueurs en série ont leur fanclub. Même Marc Dutroux, figure honnie de la pédocriminalité, a des admiratrices, y compris parmi les adolescentes… (3)
Dans son dernier essai (4), Mona Chollet consacre plusieurs pages à ces femmes tombées amoureuses de meurtriers et/de violeurs en série et qui vont parfois jusqu’à les épouser en prison. Quelques-unes ne croient plus en leur culpabilité, mais dans leur for intérieur, la plupart savent très bien de quoi leur cher et tendre (sic) est capable.
Ces exemples plongent les féministes dans le plus grand embarras. Comment lutter efficacement contre les violences faites aux femmes quand certaines les minimisent, voire excusent les hommes qui les exercent ? Car, outre la figure radicale du tueur en série, dans la vie de tous les jours, de très nombreuses femmes tolèrent également des conjoints maltraitants et violents. Pourquoi restent-elles ? Plusieurs éléments l’expliquent : emprise psychologique, peur des représailles ou de la solitude, manque de moyens financiers pour s’enfuir, etc. Mona Chollet, pour sa part, avance une hypothèse supplémentaire : "Les admiratrices de tueurs manifestent sous une forme extrême cette empathie et cette abnégation féminines que l’on observe dans de nombreuses situations de violences conjugales, et qui amènent à occulter le mal qu’un homme a pu et pourrait encore faire à d’autres ou à soi-même."

L’illusion de l’amour rédempteur

Selon l’essayiste, les femmes qui aiment de tels hommes ont beau nous déconcerter, elles "n’ont pas inventé la culture patriarcale ni l’association de la séduction masculine et de la violence (…) Elles se bornent à reproduire la valorisation de l’amour sublime et contrarié dans laquelle nous baignons tous." Car, dès leur plus jeune âge, les filles sont encouragées à surinvestir l’amour romantique – souvent au détriment d’autres sources de bonheur et d’épanouissement – et à prendre soin des autres. Bien sûr, il n’y a rien de mal à aimer et à s’occuper d’autrui. Le problème, c’est lorsque cette "culture du care" nous amène à toujours faire passer les besoins, désirs et valeurs des autres avant les nôtres, au point, parfois, de les oublier. Plusieurs épisodes du podcast Le coeur sur la table rendent compte de ce déséquilibre et des inévitables frustrations, déceptions et abus qui en découlent (5).
Sans oublier cette pernicieuse croyance selon laquelle l’amour possèderait un puissant pouvoir réformateur ou rédempteur, notamment sur les “bad boys”. Sauf que, dans la vraie vie, ça ne marche pas comme ça ! Changer est possible, mais nécessite d’abord et avant tout une solide motivation personnelle, un long travail d’introspection et d’autocritique et, le plus souvent, une aide psychothérapeutique. L’amour comme unique moteur de changement est un leurre, une carotte émotionnelle agitée devant celles qui, en son nom, acceptent tout et n’importe quoi, même le pire. Et se retrouvent à souffrir pendant des années dans des relations abusives, voire à gonfler les statistiques des violences conjugales et des féminicides.


(1) "Mais pourquoi les femmes préfèrent les bad boys ?", Julie Arcoulin, La Libre, 28 novembre 2017.
(2) "You, la série qui humanise un parfait psychopathe, trois fois plutôt qu’une", Benoît Lelièvre, urbania.fr, 6 novembre 2021.
(3) "Ces adolescentes qui tentent de correspondre avec Dutroux", Marc Metdepenningen, Le Soir, 19 février 2014.
(4) Réinventer l’amour. Comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles, Mona Chollet, La Découverte, septembre 2021, 19 EUR.
(5) Notamment "L’ingénieur et l’infirmière" et "Romance et soumission", disponibles sur binge.audio/podcast/le-coeur-sur-la-table.

Pour en savoir plus ...


 

L’amour comme unique moteur de changement est un leurre, une carotte émotionnelle agitée devant celles qui, en son nom, acceptent tout et n’importe quoi, même le pire