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Les jeunes adultes face à leur reflet

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Que ce soit pour se conformer aux "canons de la beauté" ou pour soulager une souffrance psychologique due à un "défaut physique", le recours à la chirurgie rencontre un succès croissant. Les jeunes adultes, en particulier, sont de plus en plus nombreux à se tourner vers ces opérations.


Plus de 88.000 interventions de chirurgie esthétique et plastique ont été pratiquées en 2016 en Belgique. C'est ce que révèle le rapport annuel de l’Isaps, la Société internationale de chirurgie esthétique et plastique (1). Ce nombre regroupe tant les interventions esthétiques chirurgicales que les chirurgies reconstructives (voir encadré). D'après l'Isaps, en 2018 (2), dans le monde et toutes prestations confondues, 87,4% des interventions sont effectuées chez les femmes. Au niveau mondial, près de 54% des augmentations mammaires concernent les 19-34 ans, pour 35% chez les 35-50 ans. Les demandes des jeunes se situent le plus souvent autour du buste, du ventre et des hanches. La correction d'un nez (la rhinoplastie) est également sollicitée tant par les hommes que par les femmes. Les pratiques esthétiques non chirurgicales, comme les injections de botox ou l'épilation au laser, se sont également développées ces dernières années et peuvent constituer une porte d'entrée vers la chirurgie esthétique.
"Les revues 'people', les publicités, le cinéma offrent une image idéale du corps", rappelle Jacques De Mol, docteur en psychologie, pour expliquer le succès de ces opérations. Le paraître s'est immiscé dans notre société et chacun gère comme il peut le culte de la beauté imposée par une certaine presse. C'est d'autant plus ambigu que la mode change au fil du temps. "À certains moments, la société renvoyait une image de la femme avec des seins volumineux, à d'autres, il fallait plutôt être filiforme", commente le psychologue. Pour qui la démocratisation des vacances participe aussi à l’augmentation des demandes : sur la plage, les estivants profitent du soleil et montrent leur corps.
 
Et sur le net alors ?
Lufy a toujours détesté son nez. Dans une vidéo récente (3), cette jeune "youtubeuse" belge, qui compte 1,54 million d’abonnés sur sa chaîne Lufy Makes You Up, répond sans tabou à toutes les questions à propos de l’opération qu’elle a subie. "J'en étais arrivée au point où j'avais du mal à me voir. Je ne voulais plus me filmer, faire des photos pour Instagram. Et mon métier n'a fait qu'accentuer ce mal-être, car je suis forcée de me voir tout le temps…"
Internet, les photos numériques, les applications de modifications d'images ont considérablement changé notre rapport à l'apparence. Pour Jacques De Mol, "améliorer son image sur les réseaux sociaux, c'est vouloir avoir plus de 'likes', plus 'd'amis' et une meilleure notoriété."
Aux États-Unis, des chirurgiens plasticiens ont tiré la sonnette d'alarme car de plus en plus de patients leur demandaient de ressembler à leurs selfies retouchés. Au point qu’en 2019, la société en charge de la réalité augmentée sur Instagram a décidé de supprimer les filtres inspirés de la chirurgie esthétique.
Le Dr Gaëtan Willemart, chirurgien plasticien, ancien président de la Société royale belge de chirurgie plastique, dit n'avoir jamais été confronté à ce type de demande. Il est cependant conscient que ces logiciels de modifications d'images peuvent avoir un impact sur les attentes des patients. Il les invite au discernement. "Une personne peut se faire de plus grands yeux par exemple. Elle peut alors estimer qu'elle est mieux comme ça… et envisager une chirurgie. Le rôle du praticien est de voir s'il y a un défaut et d'évaluer s'il est significatif."
Dans sa vidéo, Lufy explique avoir réfléchi presque cinq ans avant de se faire opérer. Pour elle, il est essentiel "de rencontrer plusieurs chirurgiens avant de se décider, de ne pas prendre le premier venu parce qu'il est moins cher, qu'on ne trouve personne d'autre, qu'on est pressé de le faire…" Si les forums de discussions et témoignages peuvent aider celles et ceux qui envisagent une opération à s’informer et à mûrir la réflexion, la vigilance reste de mise. La chirurgie esthétique est devenue un business comme un autre. Le phénomène des "faux avis" en ligne n’épargne pas le secteur. Lufy confirme que certaines youtubeuses sont démarchées par des praticiens peu scrupuleux qui souhaitent faire de la publicité détournée pour du tourisme médical. La Société belge de chirurgie plastique met également en garde contre les risques à se faire opérer à l’étranger. Les garanties sanitaires sont difficiles à vérifier par les patients. Les suivis pré et postopératoires peuvent s'avérer compliqués, voire impossibles.
 
Effet de mode ou souffrance profonde ?
La mode et le culte du corps parfait incitent les jeunes à modifier leur apparence. Pour Géraldine Van Braekel, sexologue à l’hôpital Erasme et au planning familial Le blé en en herbe à Namur, "nous vivons dans une société de l'image où le corps de la femme est assez stéréotypé et où il n'est pas évident de ne pas y correspondre." Le Conseil supérieur de la santé met en garde : "À lire les revues 'people', on ne peut que constater une surenchère dans les modifications esthétiques en tout genre."
Néanmoins, la pratique de la chirurgie esthétique – chez les jeunes en particulier – peut répondre à un véritable mal-être sous-jacent. "Nous soignons des personnes qui souffrent d'un complexe parce qu'elles considèrent que telle ou telle chose sort de la moyenne ou est une difformité", défend le Dr Willemart.
"Le fait de ne pas correspondre à un idéal esthétique peut mener à de tels complexes qu’ils freinent la personne dans ses relations, dans son intimité et entraînent un mal-être insoutenable", admet Géraldine Van Braekel. Grâce à un accompagnement psychologique, certains patients parviennent à mobiliser leurs ressources pour accepter leur physique. D’autres trouvent enfin un soulagement grâce à la chirurgie esthétique. "Une jeune femme m'a expliqué que sa maman lui avait fortement déconseillé de se faire opérer du nez. Il était difficile, pour cette mère, d’accepter l'idée que sa fille change de visage. Elle a quand même entendu la souffrance de sa fille et, finalement, elle a fait le choix de l'accompagner dans sa démarche plutôt que de s'y opposer."
 
Entre prudence et écoute
Un tiers des personnes qui consultent pour un traitement esthétique ne se font finalement pas opérer, la raison ne paraissant pas probante, pointe un rapport du Conseil supérieur de la santé en 2014 (4). L'évaluation de la demande est une étape-clé. "Une consultation peut durer jusqu'à 45 minutes. Il faut vraiment se mettre à l'écoute du patient, commente le Dr Gaëtan Willemart. J'ai reçu en consultation des jeunes simplement complexés par tel ou tel aspect de leur corps mais qui, objectivement, n'avaient pas lieu de l’être. Je prends alors le temps de leur expliquer que la déformation est vraiment subtile et qu'ils la voient de manière exagérée." Certains praticiens, malheureusement, ne prennent pas le temps de l’écoute et du discernement.
Pourtant, la chirurgie esthétique est une activité médicale invasive. Cette pratique médicale est subordonnée à des indications et contre-indications. Elle est susceptible d’induire des effets secondaires inattendus ou de donner lieu à des complications. Un traitement de chirurgie plastique exige donc une prise en charge pré et postopératoire sérieuse par le chirurgien (et son équipe) qui pratique l’intervention (5).
Depuis la loi du 23 mai 2013, un délai de réflexion de minimum 15 jours est obligatoire avant toute opération. Un devis des frais estimés doit être fourni et le patient doit avoir donné son consentement éclairé. En d’autres mots, il doit donner son accord à la prise en charge clinique, après avoir reçu toute l'information pertinente sur l'intervention, ses bénéfices mais aussi les risques associés.
Lufy, la youtubeuse, constate que la parole s’est libérée autour de ce sujet, encore tabou il y a une dizaine d'années. "Il est important d'en parler et de ne pas avancer seul dans un procédé qui peut parfois être lourd physiquement et psychologiquement."
Pour le psychologue Jacques De Mol, "l'essentiel est de rester critique par rapport à l'offre, de garder un œil ouvert sur la réalité des choses et ne pas se focaliser sur ce fameux 'paraître' qu'on chercherait à atteindre à tout prix. Il est important que les jeunes puissent discuter de leur intention de pratiquer une opération. Cela leur permettra également d'écouter ce que les autres leur renvoient comme message. Et si l'intention se confirme, ils seront certainement mieux documentés."
Une opération de chirurgie esthétique n'est jamais anodine, quelles qu’en soient les motivations.
 
(1) "The International study on aesthetic/ cosmetic procedures performed in 2016", Isaps, 2016
(2) "Isaps international survey on aesthetic/cosmetic procedures performed in 2018", Isaps, 2018
(3) "Ma rhinoplastie : prix, douleurs, risques ! FAQ", chaine Youtube Lufy Makes You Up, 4 mars 2020
(4) "Cosmétologie – aspects psychologiques", publication du Conseil supérieur de la santé no 8892, 3 décembre 2014
(5) www.rbsps.org
 

Chirurgie plastique : pour qui ? Pour quoi ?

En matière de chirurgie plastique, il importe de distinguer les interventions esthétiques des opérations dites reconstructives.
Les premières – esthétiques – sont destinées à améliorer une anatomie par ailleurs normale. Leur coût est dès lors entièrement à la charge des personnes qui font ce choix. Les secondes – reconstructives – se justifient médicalement. Il y a, d’une part, la chirurgie correctrice qui vise à remédier aux anomalies de développement (asymétrie importante entre deux seins par exemple) et, d’autre part, la chirurgie réparatrice qui vise à remettre à l’état normal les structures déformées ou enlevées suite à un traumatisme, une maladie ou une chirurgie. Ces interventions chirurgicales sont prises en charge par l’assurance soins de santé obligatoire à certaines conditions et nécessitent parfois un accord du médecin-conseil de la mutualité (questions à aborder avec le médecin). Les assurances privées peuvent intervenir aussi de manière complémentaire à l’assurance obligatoire.
 
Des praticiens reconnus
Dans notre pays, les praticiens doivent avoir effectué une spécialisation médicale de chirurgie générale suivie d'une spécialisation en chirurgie plastique. Celle-ci est reconnue par le SPF Santé publique.
 
Et les mineurs ?
La loi de 2013 protège les jeunes en dessous de 18 ans. Un accord écrit du représentant légal est nécessaire et les opérations strictement limitées à certains cas. Certaines interventions ont reçu un code de nomenclature spécifique de l’Inami et font l’objet d’un remboursement par l’assurance obligatoire.
 
Conclusion
Des circonstances exceptionnelles, liées à un complexe majeur ou à une difformité esthétique peuvent parfois donner lieu à une opération de chirurgie esthétique. Le chirurgien plasticien prendra le temps de l’écoute et expliquera les attentes et difficultés de la chirurgie. Ensuite, il évaluera avec le patient la nécessité de cette chirurgie de correction esthétique.