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Quand l'apparence gâche l'existence

© Ph. Turpin BELPRESS © Ph. Turpin BELPRESS

Un nez à la Cyrano ou à la Néfertiti, un tour de taille à la Tamara, une bosse à la Quasimodo voire une taille de Schtroumpfette… il ne faut pas chercher bien loin pour se trouver un défaut physique. La comparaison avec un personnage de fiction peut en dédramatiser la portée. Mais les particularités morphologiques vont aussi jusqu'à gâcher l'existence d'un bon nombre de personnes.


"Dans nos sociétés, l'insatisfaction corporelle est la norme, plutôt que l'exception", observe le psychologue François Nef. Les femmes se voudraient plus minces, avec un corps plus ferme et une poitrine généreuse mais pas trop… Quant aux hommes, ils s'inquiètent de leur taille et de leur carrure : ils détesteraient être petits et se voudraient plus musclés. La chevelure n'est pas en reste, ainsi que la peau. L'épaisseur de l'une et la granulosité de l'autre sont objets de préoccupations fréquentes.

Les femmes se veulent généralement plus minces. Les hommes s’inquiètent de leur taille et de leur carrure.

Presque tous insatisfaits

"Qui ne s'est jamais trouvé embarrassé par un bouton, une ride, un bourrelet, une cicatrice, des cheveux blancs, une prise de poids… ?, interroge François Nef. La peur d'être laid, imparfait, différent, rejeté, nous obsède, quel que soit notre âge. Nous aimons nous sentir beau et attirant pour nous-même et les autres. Nous jugeons et sommes jugés sur l'apparence. Ainsi sont les Hommes : des êtres de paraître !"

Les constats du sociologue Jean-Claude Kaufmann dans son ouvrage La guerre des fesses (1) le confirment : le corps n'a jamais été à ce point au cœur des préoccupations – et malaimé. "Il est désormais central pour l'estime de soi". Assurément, la maxime de Saint Exupéry "on ne voit bien qu'avec le cœur, l'essentiel est invisible pour les yeux" n'a pas fini d'irriguer nos consciences.

Ombres sur le quotidien

Un véritable problème se pose quand l'insatisfaction corporelle envahit la vie jusqu'à déterminer des comportements du quotidien. Exemple avec ce jeune homme complexé par la forme de son nez. Il met tout en œuvre pour éviter de se montrer de profil, au point de passer des journées cloîtré chez lui. Autre exemple avec cette dame gênée par ses cuisses. Pour elle, s'asseoir au fond d'une chaise et voir la chair et les muscles qui entourent ses fémurs ainsi aplatis sur l'assise est insupportable. Elle se place toujours au bord. Impossible pour elle d'adopter une position détendue. Il y a aussi cette personne qui ne rit plus pour éviter de dévoiler ses dents ou celle qui se prive d'aller à la piscine pour ne pas être vue en maillot, etc.

Il arrive que les complexes physiques s'appuient sur un défaut inexistant. Les scientifiques appellent ce phénomène rare la dysmorphophobie. Tel un hypocondriaque, la personne qui en souffre a la conviction de vivre une difformité physique, alors que celle-ci est absente.

De la honte et ses souffrances

Que le défaut soit apparent ou invisible, mineur ou important, relatif à une partie du corps précise ou vague impression de laideur, il peut générer des complexes. Deux craintes majeures en sont la source, explique François Nef. D'une part la peur d'être rejeté, ostracisé, la peur du ridicule, celle de ne pas être conforme aux attentes. On parle là de honte externe qui se traduit par de l'anxiété et peut aller jusqu'à la phobie sociale.

D'autre part, la déception personnelle de ne pas être à la hauteur de ses propres exigences et la souffrance induite par une dissonance entre ce que la personne considère comme le corps idéal et son corps réel. On parle ici de honte interne. Elle se traduit notamment par des affects dépressifs. Doute de soi et perfectionnisme, notamment, agissent sournoisement.

Les personnes qui accordent une importance particulière au physique sont davantage à risque. Au gré des accidents ou des transformations de la vie (comme après une grossesse, au moment de la ménopause, de l'andropause…), le surinvestissement mis dans le corps peut poser problème. A contrario, on constate une diminution des plaintes physiques avec l'avancée dans la vie, quand les personnes constatent qu'elles ont pu "réussir" familialement, amoureusement, professionnellement… L'adolescence constitue un moment critique pour les complexes. Mais ceux-ci peuvent apparaître dès la fin de l'école maternelle.

Le réflexe bistouri

Pour solutionner les complexes, la chirurgie esthétique se voit souvent parée de tous les atouts. Les demandes vont croissant en la matière, avec la croyance erronée que tout est possible sous les doigts d'un chirurgien. Et ce, d'autant plus aisément que l'offre de service tend à se démocratiser.

"Dans une série de cas, l'intervention chirurgicale peut être une réponse adaptée pour traiter de complexes physiques, observe François Nef. S'il y a un bon suivi médical, si la transformation est plus ou moins stable, peu onéreuse et sans trop de conséquences négatives…, pourquoi pas. Cela peut transformer la vie des personnes. Mais une série de choses ne sont pas transformables. Et, par ailleurs, la transformation de l'apparence peut être une réponse insuffisante. Il faut arrêter de vouloir se battre contre son corps. Et il faut penser à des interventions psychologiques qui vont consister à amener la personne à vivre avec son corps tel qu'il est."

Essayer la “cohabitation avec l’ennemi”. Arrêter de se condamner au nom d’un problème esthétique.

Une voie alternative ?

Essayez la "cohabitation avec l'ennemi", conseille le psychothérapeute à ses patients. Il propose là une alternative – accepter de vivre le malaise – plutôt que de vouloir le réduire par des comportements d'évitement ou d'hyper contrôle de l'apparence qui ne résolvent rien. Masquer, dissimuler, fuir les miroirs ou au contraire se regarder en permanence, se comparer à d'autres… n'ont pas d'effets sur la honte. "Vivre une vie dictée par le rejet de soi et la peur du regard de l'autre n'est pas vivre", estime François Nef qui s'appuie sur les outils de la pleine conscience pour aider à "consentir à vivre l'insatisfaction corporelle". Une attitude de tolérance et d'ouverture enseignée qui va servir à se confronter à son corps.

Au final, il s'agit d'apprendre à se respecter et à prendre soin de soi, en arrêtant de se condamner au nom d'un problème esthétique.

Dans un monde où il n'est pas bon avoir une particularité physique, où les normes d'apparence pèsent lourdement, ne pourrait-on pas inverser la tendance, mieux accepter la différence ? Ce serait là une véritable "révolution copernicienne", estime François Nef. Il s'agirait de "réformer tout le système", pour apprendre notamment à s'affirmer de diverses manières, pas uniquement par l'apparence, pour accepter la différence sous toutes ses formes.


Des ateliers pour soigner ses complexes

Entre les mois de mars et de juillet, les consultations psychologiques spécialisées-émotions de l'UCL organisent des ateliers thérapeutiques sur le thème des complexes physiques. Ils s'adressent aux adultes qui éprouvent des difficultés à vivre avec une insatisfaction corporelle ou qui ressentent de la honte, du dégoût, de l'anxiété par rapport à leur corps.

Suivant un programme de dix séances, un groupe de quatre à huit personnes est ainsi accompagné afin de mieux vivre malgré les complexes. Ce dispositif en groupe est un challenge. Car, d'une part, en réunissant des personnes qui partagent une même difficulté, on voit se déployer de la solidarité, de l'empathie ; mais d'autre part, chacun est confronté à sa peur, face aux autres membres du groupe, observateurs.

Les ateliers sont animés par François Nef, docteur en psychologie et instructeur en méditation par pleine conscience, et par Julia Soille, psychologue et psychothérapeute. Une séance d'information gratuite est prévue pour présenter le programme.


Dates : les vendredis de 18 à 20h de mars à juillet.
Lieu : Faculté de psychologie, UCL, Place Cardinal Mercier 10 à 1348 Louvain-la-Neuve.
Prix : 200 EUR – tarif réduit : 120 EUR.
Plus d'infos : francois.nef@uclouvain.be • 010/47.40.14

Quelques conseils

Pour prévenir le développement d'une représentation négative de son corps, F.Nef et E.Hayward listent quelques conseils, dans leur ouvrage de "self-help", intitulé Accepter son corps et s'aimer (éd. Odile Jacob, 2008).

Sympathiser avec son corps, à l'aide de petits trucs

Écrire dix caractéristiques de sa personne qui n'ont rien à voir avec son apparence physique ou son poids. Actualiser et relire régulièrement.

Se regarder en entier quand on observe son apparence sans se focaliser sur des détails ou des parties de son corps.

Prendre conscience de ce que son corps permet de faire au quotidien.

Porter des vêtements qui respectent son corps, ne le compriment pas, ni ne le masquent ou le font passer pour différent de ce qu'il est.

Résister au diktat de la beauté-minceur

Dresser la liste des attitudes, des comportements et des paroles qui pourraient servir à quelqu'un qui se ferait attaquer sur son apparence physique.

Discuter avec des amis des dérives de notre société.

Protester quand on est témoin de publicités discriminantes.

Écrire un billet d'humeur sur l'emprise de la beauté physique dans nos vies.

Ne pas se laisser attirer par les sirènes de la publicité ou du showbiz.

Aider les enfants à s'épanouir

Encourager les activités collectives. Les enfants y apprennent à affronter leurs peurs et à s'affirmer.

Empêcher les remarques négatives sur l'apparence physique. Apprendre aux enfants à respecter, en paroles et en attitudes, leur corps et celui des autres. Cultiver le respect de la différence dans tous les domaines : physique, moral, spirituel…

Leur apprendre à être critique par rapport aux messages de la société du paraître. Les aider à définir leurs propres valeurs, à se former une personnalité propre.

Les informer sur les changements corporels au cours de la croissance. Discuter de la puberté et de ses modifications.

Être cohérent en respectant soi-même son propre corps et celui d'autrui.