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Stress post-traumatique : l'empire de la peur          

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Attentat, catastrophe naturelle, agression, violences sexuelles, disparition brutale d'un proche : de multiples événements peuvent provoquer des troubles du stress post-traumatique. Les récentes inondations qui ont touché la Wallonie en font partie. Pour prévenir les conséquences de ce souvenir "mal traité", l'accompagnement psychologique et la reconnaissance de la souffrance sont essentiels – dans l'immédiat et à long terme.


En général, le temps fait son œuvre. Mais pas toujours. Il est des situations où le temps reste suspendu. "Dans le stress post-traumatique, le trauma initial est revécu en permanence comme s'il était en train de se produire. C'est ce qui fait la différence entre un traumatisme et un mauvais souvenir", raconte Etienne Vermeiren, psychologue et responsable du centre de référence pour le traumatisme psychique aux Cliniques universitaires Saint-Luc.
Échappant au traitement habituel d’analyse et de mise à distance, le souvenir traumatique est caractérisé par une hypermnésie ("excès" de mémoire) sur le plan émotionnel, couplée à des difficultés de verbalisation et de conscientisation. "Je peux évoquer devant vous la mort de mes grands-parents sans aucune émotion, même si j'étais très triste quand cela s'est produit. Cela ne veut pas dire que je ne les aimais pas, mais il s'agit d'un événement classé au rayon des mauvais souvenirs. Dans le cas du trauma, si j'en parle, je vais me mettre à trembler, à revivre les sensations, à sentir les odeurs qu'il y avait à ce moment-là, à entendre les bruits, comme si j'étais à nouveau en danger."

Mauvais traitement
Ce mauvais traitement" du souvenir peut survenir lorsqu'on a été confronté simultanément à une peur intense (risque ou menace de mort, violence, atteinte à l'intégrité physique pour soi-même ou autrui…) et à un sentiment d'impuissance majeur (impossibilité d'agir, de fuir). La personne traumatisée est en proie à des "reviviscences" qui se manifestent sous forme de flash-back, de pensées et d'images intrusives, de cauchemars. Des troubles de l’humeur et un émoussement des affects apparaissent aussi avec le temps. Les tentatives pour oublier les évènements renforcent paradoxalement l'empire du trauma sur sa vie. "La personne traumatisée voit d'abord le danger en lien avec ce qu'elle a vécu mais cela va ensuite s'étendre à d'autres domaines : elle doit alors être en permanence rassurée sur le fait que son conjoint ou ses enfants sont en sécurité, détaille Etienne Vermeiren. Elle va se renfermer peu à peu sur elle-même. Comme elle a peur et qu'elle est angoissée, elle ne dort pas, prend des médicaments ou de l'alcool dans une logique d'évitement. Elle devient irritable et plus agressive : son entourage, au départ bienveillant, va commencer à en avoir marre. Du reste, il y a un très haut taux de divorces parmi ces personnes."
Par ailleurs, les troubles du stress post-traumatiques (TSPT) sont associés à des taux élevés de dépression, d'anxiété, de dépendance à l'alcool, de troubles alimentaires ou de la libido. Au point qu'on peut se demander s'il n'est pas légitime, dans l'ensemble de ces tableaux, de "chercher le trauma". "Aux urgences psychiatriques comme en consultation, j'ai reçu énormément de personnes qui venaient pour autre chose, mais pour lesquelles on se rendait compte que le point de départ était un trauma.", acquiesce Etienne Vermeiren. Un point de départ parfois lointain, parfois enfoui ou oublié, mais aux répercussions dévastatrices. "Le TSPT multiplie malheureusement par huit le risque de suicide, en raison de la souffrance intolérable qu'il provoque", rappelle le spécialiste.

Imprévisible
Dans les troubles du stress post-traumatiques, la crainte de la mort est omniprésente. "Il y a dans l'événement traumatique un côté indicible, absurde qui nous confronte à la question du néant, un rappel brutal de la mort. (…) Bien sûr, nous savons que nous allons mourir. Mais si je pensais que je vais succomber d'un AVC dans une minute, je ne serais pas là en train de discuter avec vous", poursuit Etienne Vermeiren. Une patiente lui racontait récemment être angoissée tous les soirs en s'endormant, parce qu'il n'y aurait peut-être pas de lendemain. Ces pensées ne sont pas rares chez les personnes traumatisées. Et comme la peur n'abolit pas le danger, le sujet évolue "en mode survie", dans un état d'insécurité permanente extrêmement douloureux.
S'il est par définition imprévisible, l'événement traumatique l'est aussi dans ses conséquences. Personne ne peut dire s'il se relèvera, comment ou après combien de temps. "Si dix personnes sont victimes d'un accident de car, je peux dire que, statistiquement, d'ici quatre à six semaines, huit ou neuf d'entre elles auront récupéré au niveau psychique mais que, malheureusement, une ou deux nécessiteront des soins à plus long terme. Si vous êtes capable de me dire lesquelles, je vous engage tout de suite. La seule règle, c'est que ça peut nous arriver à tous, avance le psychologue.
Impossible également de dresser un classement des événements les plus traumatiques. Une personne peut être traumatisée par le fait d'avoir échappé à un accident : elle n'a rien eu mais le mal est fait car elle a vraiment cru qu'elle allait mourir." Dans ces cas-là, l'attitude de l'entourage est importante. Minimiser l'événement, souligner qu'il n'y a pas "mort d'homme", affirmer que d'autres sont plus à plaindre, voire sous-entendre que la personne est partiellement coupable ne font qu'aggraver le vécu d'injustice associé au traumatisme.

L'urgence et la patience
Pour prévenir l'apparition de troubles chroniques, les spécialistes préconisent la mise en place de cellules de soutien psychologique d'urgence lors d'événements d'ampleur tels des attentats, des accidents collectifs ou des catastrophes naturelles comme les terribles inondations que nous venons de subir en Wallonie (1). "Ce premier accueil est fondamental, estime Etienne Vermeiren. Le fait d'avoir rencontré la mort et l'horreur est contrebalancé par le fait de retrouver de l'humanité chez les pairs."
Lorsque l'événement ne présente pas de caractère collectif, il est souvent plus difficile d'accéder à une aide spécifique. Il est toutefois possible de s'adresser aux urgences psychiatriques de certains hôpitaux ou de recourir aux services d'aide aux victimes (2) et centres spécialisés dont les centres de prise en charge pour les victimes de violences sexuelles (CPVS) (3). Les médecins généralistes ont aussi un rôle fondamental à jouer. "Si une personne se fait agresser dans la rue un vendredi, qu'elle passe un week-end pendant lequel son entourage ne s'aperçoit de rien mais que le lundi elle est incapable de se lever pour aller au travail, il est important que son médecin généraliste puisse remonter aux causes de l'événement et l'orienter vers des services spécialisés", commente Etienne Vermeiren.
Le psychologue recommande aussi la prudence avec les médicaments. "Les antidépresseurs sont utiles une fois le trouble installé mais dans l'immédiat, ils ont tendance à accentuer les symptômes anxieux. Les anxiolytiques créent quant à eux un risque de dépendance. La seule chose qu'on peut préconiser, c'est un traitement pour aider à dormir dans les premiers temps, mais en privilégiant des médicaments qui n'entraînent pas de dépendance." Même si certaines études ont suggéré par le passé l'utilité d'autres molécules comme les bêta-bloquants pour prévenir les TSPT, cet expert du traumatisme psychique estime qu'il faut faire preuve d'humilité. "J'aurais bien aimé moi aussi qu'on trouve un médicament. J'aimerais bien être un psychologue-chirurgien... mais je ne peux pas retirer un trauma comme on enlève une tumeur. Je vais devoir travailler avec la personne pour lui permettre de mieux vivre avec."
Les approches psychothérapeutiques sont elles-mêmes multiples, des thérapies cognitivo-comportementales aux thérapies psychocorporelles en passant par l'EMDR (pour "Eye Movement Desensitization and Reprocessing" ou "désensibilisation et retraitement par le mouvement des yeux"). Basée sur la pratique de mouvements oculaires répétés qui permettraient d'agir sur l'hippocampe (qui produit les souvenirs) et l'amygdale (siège des émotions), l'EMDR faciliterait l'inscription de l'événement traumatique dans la mémoire épisodique, parfois aussi appelée "mémoire autobiographique", qui permet de se rappeler des événements vécus. "L'EMDR peut sans doute être très utile pour certains patients mais je crois plus aux psychothérapeutes qui utilisent des outils qu'aux outils eux-mêmes. Seuls l'attention, la bienveillance, le travail sur la manière dont la personne a vécu l'événement ainsi que la mobilisation de ses propres ressources peuvent mener à une évolution favorable", conclut le spécialiste. Une question d'urgence et de patience.