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"Filles de joie" : un bordel social  

©Versus production/Les Films du Poisson ©Versus production/Les Films du Poisson

Ce n’est pas un film sur le travail du sexe. "Filles de joie", le dernier film de Frédéric Fonteyne, scénarisé par Anne Paulicevich, raconte l’héroïsme au féminin incarné par trois femmes qui mènent une double vie pour leur survie et leur dignité.  Rencontre avec Anne Paulicevich. 


Chaque jour, Axelle, Dominique et Conso traversent la frontière française pour se rendre dans une maison close en Belgique. Là, elles deviennent Athéna, Circé et Hera et assouvissent les fantasmes des clients. Si le film a comme trame de fond la prostitution, le spectateur se rend vite compte que l’histoire va au-delà de ce sujet pour déconstruire les stéréotypes et rendre visible la situation sociale de ces femmes. "J’ai voulu écrire un film qui parlait de l’héroïsme des femmes. Le fait de mettre une petite fille au monde m’a beaucoup interrogé sur son avenir en tant que femme dans un monde dominé par les hommes." 

Autre événement qui a nourri sa réflexion : la crise économique qui aboutit à une série de politiques d’austérité. Les premières victimes sont les femmes et davantage les femmes seules qui se retrouvent dans des situations de grande précarité. Et puis, il y a cette découverte d’un article qui parle de femmes qui traversent la frontière française pour exercer leur activité. La scénariste s’en inspire pour construire le scénario : " Elles se prostituaient d’un côté de la frontière pour garder une vie digne de l’autre et menaient donc une double vie. Elles vivaient dans le secret. J’ai lu quelques témoignages et ça m’a vraiment marqué. C’est par cette situation que j’avais envie de questionner le statut de la femme aujourd’hui, la violence, le couple, la sexualité et l’héroïsme." 

Rompre avec les fantasmes 

"Filles de joie" déconstruit les stéréotypes autour de la prostituée qui, selon la scénariste, touche autant les hommes que les femmes. Pour elle, ces femmes représentent un fantasme qui nous effraie mais nous attire à la fois. "Á partir de ce constat, je me suis dit que c’était d’autant plus intéressant d’aller voir ce qu’il y avait derrière le rideau, de rendre visible ce que la société ne veut pas voir." Anne Paulicevich reprend souvent dans ses interviews les propos d’une des actrices, Sarah Forestier, "qui définissent très bien" le film : "En général, soit on les regarde d’en haut, en les méprisant, soit on les regarde d’en bas, en les adulant comme des déesses mais jamais on les regarde en face, comme une personne à part entière." 

S’il existe de nombreux documentaires et reportages sur la prostitution, peu de fictions abordent cette question. "Parler de ces thèmes par la fiction m’a beaucoup aidé. Lors de mes recherches, quand je suis rentrée dans ces bordels, je me suis vite rendu compte que peu de personnes écoutaient les femmes et s’y intéressaient. Mais, c’était à la fois très compliqué pour elles de parler du fait de mener des doubles vies, de mentir pour cacher ce qu’elles faisaient auprès de leurs familles, de leurs amis mais aussi de mentir aux clients." Bien que le film s'inspire du vécu, de la façon de parler de ces femmes, la fiction a permis de libérer leur parole tout en les protégeant. "Ce qui me touche le plus dans les réactions du public, c’est lorsqu’on me rapporte cette impression d'entrer dans une intimité de vie permettant de mieux la comprendre et d’en saisir sa complexité." 

Le cinéma : une arme de lutte sociale 

Entre rire, drame et malaise, le film marque l’esprit comme une claque qui nous rappelle les réalités des personnes oubliées dont ces femmes font partie. En exposant le portrait de trois femmes qui se battent pour garder leur dignité et faire vivre leurs familles, la scénariste ambitionne d’éveiller les consciences sur la situation sociale précaire des "invisibles" : "Comment cela se fait qu’à un moment donné on fasse ce choix-là ? Tout comme la question se pose pour d’autres métiers aussi pénibles. J’ai rencontré une femme qui m’a raconté ses conditions de travail dans une usine : elle était dans les shifts de nuit. Il n'y avait quasiment que des femmes. Elles se pelaient les mains en triant les petits pois et avaient 20 minutes de pause pour fumer leur cigarette, boire un verre, manger, aller à la toilette. Le lieu où elles devaient aller pour la pause était à cinq minutes à pied de leur poste de travail. Donc elles y allaient en courant. Si elles pointaient une minute en retard, elles perdaient une demi-heure de salaire. Comment peut-on se retrouver à cet endroit-là ? Et comment notre société peut-elle accepter que cela existe ?"  Hiérarchisation des classes, des métiers, violences envers les femmes, … sont autant de sujets à mettre en lumière. Des réflexions qui questionnent notre système social et qui font d’autant plus écho durant cette crise sanitaire que nous vivons aujourd’hui. 

Pour en savoir plus ...

Suite à la fermeture des cinémas, le Centre du Cinéma et de l'Audiovisuel de la Fédération Wallonie-Bruxelles soutient les productions de films belges et les plateformes de streaming nationales en créant le site web "lecinemabelgealamaison.be". Le site renvoie l'internaute vers les plateformes payantes : 8 euros pour 48h de location. Six longs métrages sont concernés dont "Filles de Joie". D'autres sites proposent également des accès gratuits à certaines produc tions d'auteurs (cvb.be, gsara.be, l'atelier Graphoui)Tous ces films, et d'autres, sont visibles sur les plateformes belges de vidéo àla demande (VOD) payantes (univercine.be, uncut.be, lumiereseries.com).La location pour 48h est de 3 euros en moyenne.