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Les enfants oubliés de la psychiatrie

© Iota Production © Iota Production

De nombreux enfants et adolescents sont amenés à grandir avec un parent en souffrance psychique. Ils ne reçoivent pas souvent des clés pour comprendre la souffrance de leur proche et ce qu'elle provoque en eux-mêmes. 


En les nommant les Forgotten children (les enfants oubliés) en 1997, la psychiatre américaine Diane T. Marsh a amorcé une prise de conscience de la situation d'enfants d'un parent atteint de troubles psychiques. Celle-ci reste néanmoins très fragile puisqu'il arrive encore aujourd'hui qu'un patient soit pris en charge sans lui demander s'il a des enfants. Le film "La forêt de mon père" veut briser ce silence : parler de ces familles et de leur réalité au quotidien.

Au cœur d'une réalité sociale invisible

Affiche du film Dans un environnement aimant, Gina, 15 ans, vit avec son père Jimmy, sa mère Carole, son petit frère et sa petite sœur. La fantaisie et les surprises du papa amusent les enfants. Il leur transmet sa passion pour la forêt, les animaux… Il peut aussi se montrer déroutant et imprévisible : il lance par exemple la télévision par la fenêtre car elle est trop bruyante. Crescendo, des tensions se créent au sein du couple et de la famille. Entre admiration et colère, Gina essaie de comprendre. Elle n'accepte pas l'hospitalisation de son père à la suite d'une décompensation psychotique. Malgré la perte de repères et l'angoisse, Gina veut trouver une solution pour le sortir de l'hôpital. Ce long métrage plonge le spectateur au cœur d'une réalité sociale invisible et témoigne des responsabilités inhabituelles que certains enfants sont amenés à prendre lorsqu'un parent est malade.

Libérer la parole

Avec ce premier film, la réalisatrice belge Vero Cratzborn traite avec sobriété de l'irruption de la maladie dans la sphère familiale, le moment précis du premier basculement. Très librement inspiré de son enfance entourée d'un père extra-ordinaire, cette fiction met en lumière l'amour d'une adolescente pour son papa hors norme que les autres considèrent comme fou. La réalisatrice a répondu aux questions d'En Marche.

En Marche : Pourquoi avez-vous voulu aborder cette thématique en particulier ?
Véro Cratzborn : Le cinéma est une manière de partager un point de vue, d'être avec les autres et de dire des choses sur la société. Mes réalisations précédentes (des courts-métrages et un documentaire sur une infirmière à domicile) interrogent le rapport à l'autre et avec la famille. Ce sont des thématiques qui me sont chères. J'avais cette histoire en moi depuis très longtemps mais je n'osais pas aborder ce thème. Mon film s'est nourri de réflexions suite à ma participation à un groupe de travail sur la question de l'accompagnement des jeunes qui sont confrontés à un proche en souffrance psychique. J'ai également participé à trois résidences d'artistes en parallèle de l'écriture du scénario dans les trois plus grands hôpitaux psychiatriques de la région parisienne. Le film est une caisse de résonnance. Il était également important pour moi de pouvoir accueillir les histoires des autres.

EM : Le personnage de Jimmy est très attachant. On a envie de lui dire "ce n'est pas grave, ça va s'arranger". C'est important pour vous de casser l'image que la société a des personnes atteintes de troubles psychiques ?
VC : Oui, il faut changer les représentations. Il y a la stigmatisation dont on parle tout le temps mais il y a aussi l'autostigmatisation : la personne en souffrance ne va pas chercher de l'aide parce qu'il y a tellement de stigmatisation qu'elle va se stigmatiser elle-même. Or la santé mentale est l'affaire de tous, nous avons tous une santé mentale. Cela peut arriver à tout le monde, c'est pour cela aussi que le film peut faire peur et qu'il suscite de l'émotion et de la résistance. Une personne sur cinq souffre de troubles psychiques. Plus de la moitié des personnes ayant des troubles mentaux sont parents. Ces parents sont dans la société. L'hôpital n'est qu'une petite partie de leur histoire et pas forcément toute leur histoire.

EM : Les scènes dans l'hôpital psychiatrique sont très choquantes, les enfants sont complètement exclus de cet univers. Ils se voient complètement privés de leur père. Est-ce la réalité ?
VC : En Belgique, il existe des espaces parents-enfants dans certaines institutions mais ces endroits ne sont pas assez nombreux. La difficulté pour les enfants, c'est qu'aucun mot n'est mis ni sur la souffrance du parent ni sur leur propre souffrance. Il est difficile de se rendre compte de la violence liée à l'internement d'un proche.

EM : Quels sont les retours des adolescents par rapport au film ?
VC : J'ai fait des projections en séance scolaire car c'est un film qui doit être accompagné. Le film est à hauteur d'adolescents. Je ne voulais pas d'un film à l'intérieur de la personne malade. Les jeunes remercient leur professeur car ils constatent que pour une fois, c'est un film sur la santé mentale où ce n'est pas l'ado qui a un problème, mais bien l'adulte. Les adolescents soulignent également qu'ils peuvent s'identifier positivement à Gina et à Nico (l'ami de Gina). Cela révèle la puissance des images. Si on ne montre que des mecs dans les cités qui sont des dealers, des drogués ou des filles qui couchent pour réussir… Quelle image donne-t-on à ces jeunes ? Les jeunes sont très sensibles aux représentations.

EM : Vous ne vouliez pas de grandes retrouvailles à la fin de l’histoire ?
VC : Je ne voulais pas apporter de réponse toute faite mais faire un film suffisamment ouvert pour se poser des questions. La grande question est "Que devient le papa ?" Je ne voulais pas transmettre l'idée simpliste de "Ok, il est soigné, il revient de l'hôpital" car cela n'aurait pas été juste par rapport à la réalité. Nous savons qu’il s’agit d’un long parcours. Aussi, mon film interroge les pratiques à l'hôpital. Les retrouvailles ne peuvent pas se faire aussi vite. Je désirais montrer le premier basculement.

EM : Gina réussit-elle à "sauver" son père finalement ?
VC : Ce n'est pas elle qui réussit à sauver son père, c'est lui-même. Sinon, ce serait la mettre dans une position de soignante, ce qu'elle n'est pas. Elle reste une adolescente. Le message d'espoir est qu'elle va vivre sa vie comme les autres. À la fin, elle se dit "Je ne peux peut-être pas le sauver mais je suis là et je serai toujours là. Je peux vivre ma vie." C'est cela qui est porteur d'espoir.

Un second article complète ce sujet. Il donne quelques chiffres sur les personnes en souffrance psychique, évoque les souvenirs de rencontres de Vero Kratzborn lors du tournage du film, relate deux témoignages de personnes ayant vu le film et mentionne quelques lectures intéressantes.

Pour en savoir plus ...

Projection du film "La forêt de mon père"


Dans le cadre de la fête de la Fédération Wallonie-Bruxelles


Projection organisée par Cinémarche asbl. Les places sont au tarif habituel de la salle.

         Le dimanche 27 septembre à 17h au Cinepointcom de Marche en présence de la réalisatrice.

> Infos : cinemarche.marche.be/films/la-foret-de-mon-pere


Dans le cadre de la semaine de la santé mentale


Projections gratuites organisées par la plate-forme de concertation pour la Santé mentale en Région de Bruxelles-Capitale.

         Le dimanche 11 octobre à 19h au Cinéma Aventure-Bruxelles en présence de la réalisatrice.

         Le mercredi 14 octobre à 18h au Cinéma Aventure-Bruxelles en présence de la réalisatrice.

> Infos et inscriptions : 5 places pour chaque projection sont réservées pour les premiers lecteurs d'En Marche qui envoient un e-mail à as.dm@pfcsm-opgg.be en mentionnant le journal En Marche (1 place par e-mail)


Projections organisées par le Centre de référence en Santé mentale (Crésam). Les places sont en vente directement auprès du cinéma/lieu de diffusion qui assure la projection du film.

         Le lundi 12 octobre à 20h au Plaza Hotton en présence de la réalisatrice.

         Le mardi 13 octobre à 20h au Centre culturel de Welkenraedt en présence de la réalisatrice.

         Le jeudi 15 octobre à 19h au Cinéma Cameo de Tamines.

         Le jeudi 15 octobre à 20h au Cinescope de Louvain-La-Neuve.

         Le vendredi 16 octobre à 19h à Imagix Tournai en présence de la réalisatrice.

> Infos : semaine-sante-mentale.cresam.be


         Le samedi 17 octobre à 20h au Plaza Art de Mons organisé par l'asbl Étincelle.

> Infos : page Facebook @Etincelleasbl

La forêt : à la fois refuge et lieu inquiétant

Dans ce film, la forêt n'est jamais loin : près de l'immeuble, du supermarché, de la villa, de l'hôpital.

Jimmy est dans un arbre avec sa fille GinaPour Vero Cratzborn, c'est un personnage en soi : "Jimmy éduque ses enfants à respecter la nature. La forêt est à la fois un refuge mais elle peut devenir inquiétante, on peut s'y perdre. C'est vraiment cette ambivalence qui fait écho à la maladie psychique pour montrer que les choses ne sont pas toutes blanches ou toutes noires, tout est emmêlé. En forêt, aucun chemin n'est droit. J'avais aussi envie de dire que chacun peut trouver son chemin."

© Iota Production

Une écoute bienveillante

Il est difficile d'expliquer à un enfant que son parent souffre d'une maladie psychique car il y a (très) peu de symptômes visibles et il n'y a pas toujours de plaintes physiques… 

Carole Cocriamont, assistante sociale, et Laure Hosselet, psychologue, travaillent en binôme dans l'asbl Étincelle : "Nous pouvons intervenir dès qu'il y a une difficulté et un impact sur l'enfant, explique Carole. Il est important de dire à l'enfant que nous avons compris qu'un élément ne fonctionne pas comme dans d'autres familles et que cela a un impact sur sa vie. Dans un premier temps, l'enfant n'attend pas du tout un diagnostic. Cela n'a pas beaucoup de sens de lui expliquer que son parent est schizophrène par exemple. Apporter un soutien et une écoute ont déjà un impact positif pour lui." La souffrance psychique est reconnue au sens large par les deux professionnelles : elle peut se manifester auprès des familles qui vivent une période difficile comme un burn-out ou un passage dépressif et également auprès de celles dont un proche souffre de dépression profonde, d'un trouble bipolaire ou schizophrénique, d'une dépendance à l'alcool, à la drogue…

L'asbl fondée en 2019 propose trois types de rencontres destinées aux enfants en fonction de leurs besoins : individuelle, en famille ou en groupe d'enfants du même âge et de la même région. L'équipe Étincelle peut être appelée par l'enfant lui-même mais aussi par une institution, un centre PMS, une école, un proche, un parent… "L'important est que l'enfant soit d'accord avec notre venue, insiste Carole, car nous voulons créer un lien de confiance avec lui." Certains jeunes n'osent pas toujours demander de l'aide. Pour s'adapter à leurs besoins, l'asbl et d'autres partenaires européens travaillent sur la création d'une plate-forme de soutien en ligne destinée aux enfants et aux jeunes mineurs qui ont un proche en souffrance psychique. L'évolution du projet sera détaillée sur la page Facebook de l'asbl.

Lire l'interview dans son intégralité

Des lieux pour accompagner l'entourage jeune d'un proche en souffrance psychique

Étincelle : etincelleasbl.com · 0474/08.80.07 · etincelle.soutien.enfant@hotmail.com

Jeunes aidants proches : jeunesaidantsproches.be · 0491/90.50.48 · info@jeunesaidantsproches.be

Similes : wallonie.similes.org · 04/344.45.45 · wallonie@similes.org
             wallonie.similes.org/bruxelles · 02 511 06 19 · bruxelles@similes.org