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La mode : du prêt-à-jeter ou à durer ?

Aya Noël et Bénédicte de Brouwer, commissaires de l’exposition United Fashion.
© Alexandra Bertels Aya Noël et Bénédicte de Brouwer, commissaires de l’exposition United Fashion.
© Alexandra Bertels

L’industrie de la mode fonctionne encore sur le principe d’une consommation de vêtements illimitée. Dans le cadre du Festival United Fashion, une exposition interroge les pratiques du secteur, invite à une consommation plus durable et présente des collections de créateurs engagés dans cette voie. À découvrir jusqu'au 6 juin au MAD, à Bruxelles. 


"En préparant l'exposition, il est apparu rapidement que si l'on voulait parler de l'avenir de la mode, on devait repenser le système de manière plus durable, que ce soit d'un point de vue environnemental ou humain", confie Bénédicte de Brouwer, commissaire de l'exposition. Ce n'était pas forcément une évidence lorsque le projet a démarré il y a deux ans. Les mentalités évoluent et, une fois n'est pas coutume, la pandémie a agi positivement comme accélérateur pour questionner nos modes de vie et en particulier la surconsommation de vêtements. À l'instar de ce qu’on observe dans le secteur de l’alimentation, pour une production et une consommation plus raisonnées, l'exposition invite les professionnels du secteur et les consommateurs à tendre vers une démarche plus durable dans l’habillement en proposant des pistes pour, petit à petit, changer les habitudes et les mentalités.

Au sein de l'exposition, une quarantaine de créateurs, designers et chercheurs venus de neuf pays partagent leurs questionnements et engagements autour de la mode vestimentaire. "Certains protagonistes ont une démarche artistique éthiquement engagée, détaille Bénédicte de Brouwer. D'autres sont des créateurs indépendants avec des marques commerciales. Ce panel assez large enrichit la réflexion. L'objectif est d'amener tout citoyen à se questionner sur le choix des vêtements. Nous sommes tous concernés !"

Du neuf à partir de l'ancien

Une paire de baskets noire et bleue fabriquée à partir de morceaux de chaussures abandonnées et n'ayant pas deux côtés identiques : c'est ce que propose la créatrice londonienne Helen Kirkum pour déconstruire l'idée que les baskets doivent être produites rapidement et en grande quantité. Dans la première partie de l’exposition - "Le luxe de l'ancien" - les designers démontrent qu'il est possible de créer de nouvelles pièces au départ d'objets de récupération. "Ces créateurs remettent en valeur l'ancien, alors qu'on pourrait penser que c'est passé de mode, souligne Bénédicte de Brouwer. Nous devons nous détacher de cette idée que pour paraitre bien et beau, il faut que le vêtement soit impeccable, bien repassé, sorti du magasin. Ce sont des idées à déconstruire."

Dans la partie "Longévité" de l'exposition, des solutions concrètes sont proposées pour conserver plus longtemps les vêtements : moduler une pièce selon ses envies, réduire la production de déchets textiles par des coupes plus droites, utiliser un design qui s'adapte à la forme du corps… La marque anglaise Petit Pli, par exemple, a développé une technique de plissage qui permet aux pantalons et aux pulls de grandir avec les enfants !

Un système à repenser

L'histoire de Bihor Couture est touchante. La marque de luxe parisienne Christian Dior a plagié, en 2017, une veste traditionnelle sans manche de la région de Bihor en Roumanie. Les artisans et créateurs de mode originaires de la région ont répondu à cette appropriation culturelle en proposant une ligne de vêtements qui permet de préserver leurs traditions et une rémunération décente.

D'autres exemples présentés dans la partie "Ensemble" de l'exposition illustrent des formes de création axées sur la collaboration et la communauté. L'important est l'échange interpersonnel et pas seulement le produit final.

Le processus créatif a-t-il plus de valeur que la fabrication ? Tradition, artisanat, héritage sont-ils forcément en opposition avec modernité et tendances ? Dans la partie "Patrimoine", les visiteurs sont invités à se poser ces questions.

Jeune designeuse française, Emma Bruschi utilise, entre autres, le seigle dans sa collection Almanach. Elle maîtrise l'ensemble du processus d'approvisionnement et de production de ses vêtements. Elle crée selon les saisons naturelles et non en fonction des priorités établies par l'industrie. Se reconnecter à la nature plutôt que d'y puiser continuellement, c'est ce qu’illustre la partie "Régénérer" de l'exposition.

Recycler, raccommoder… tout est possible !

"Nous souhaitons déconstruire le rapport purement commercial à la mode, insiste Bénédicte de Brouwer. Souvent, nous considérons que la mode nous réunit pour faire du shopping. Pourquoi ne nous réunirait-elle pas pour faire une séance de réparation de vêtements ?"

Pour Tom van Deijnen, d'origine hollandaise et installé depuis des années en Angleterre, "les réparations apportent une valeur supplémentaire aux vêtements", ce qu’illustre parfaitement la dernière partie de l'exposition.

Tigran Avetisyan, designer et artiste moscovite, est dans la position extrême : il a décidé de ne plus rien produire ! Il propose d'apposer sur nos habits le slogan "Last season" pour leur donner une seconde vie. Un clin d'œil également aux nouvelles collections qui évincent les précédentes à un rythme effréné.

Faire de la recherche pour développer une collection

Plus durable et plus abordable, est-ce vraiment possible finalement ? Pour répondre à cette question, un collectif de trois créateurs européens a relevé le défi de créer une collection en respectant au maximum ces contraintes. "Tous les intervenants dans la chaine ont été rémunérés de façon correcte, souligne Bénédicte de Brouwer. Une moitié de la collection a été conçue en surcyclage. Des pièces destinées à être jetées par l'ASBL les Petits riens à cause d'un trou ou d'un défaut ont été récupérées. Les manches d'une veste ont été utilisées sur une autre, par exemple." La commissaire concède : "Cette collection n'est pas parfaite. Elle n'est pas aussi durable ni abordable que nous l'avions rêvée. Le fait d'avoir entrepris les démarches de A à Z a permis de comprendre où se situent des freins et comment il est possible de lever certaines barrières. Nous pourrons transmettre ces enseignements à d'autres créateurs qui voudront se diriger vers le surcyclage."

"La mode n'est pas que de la consommation, du 'prêt à jeter', conclut la commissaire. Nous espérons inspirer d'autres pratiques dans le secteur pour changer petit à petit les mentalités."

Pour en savoir plus ...

Festival United Fashion jusqu'au dimanche 6 juin ● visite de l'exposition du mercredi au dimanche de 11h à 18h ● MAD Brussels, place du Nouveau Marché aux Grains 10, 1000 Bruxelles ● 8 EUR (réductions possibles) ● réservation des tickets en ligne ● parcours pour les enfants de 5 à 11 ans ● unitedfashionfestival.eu ● 02/880.85.62

Plus qu'une expo, un festival

> Conférences en ligne via Zoom à 12h30 (en anglais) : le lundi 17 mai "La mode est holistique : Repenser notre rapport à la nature !" ● le lundi 24 mai "La mode est pour la vie : La réparation nous sauvera !" ● inscription sur unitedfashionfestival.eu ● gratuit

Les conférences qui ont déjà eu lieu (en anglais) et des bonus vidéo sont disponibles sur unitedfashionfestival.eu ("Stories").

> Collection de mode durable créée à l'occasion du festival : "DailyMenu" ● en vente dans la boutique du MAD ● dailymenufashion.com

La longévité des vêtements

Bénédicte de Brouwer, commissaire de l'exposition, livre trois conseils pour allonger la durée de vie de nos tenues : "La qualité du matériel utilisé va bien sûr déterminer la longévité du pantalon ou de la veste. Le prix est un indicateur (même si ce n'est pas toujours le cas). Un t-shirt à 5-10 euros a peu de chance d'être qualitativement bon. J'encourage aussi à choisir des pièces intemporelles car on sait qu'on les gardera plus longtemps. On peut avoir une garde-robe équilibrée entre vêtements à la mode et intemporels. Une troisième façon est de réparer ses vêtements. Les trous peuvent être vus comme des témoins de notre parcours de vie. Mieux vaut les chérir que les cacher."

Une BD pour tout comprendre sur la mode

"En réalité, la mode a toujours existé, mais pendant longtemps elle a été confondue avec le luxe", soutient le sociologue Frédéric Godart, qui a étudié la mode sous toutes ses coutures. La dessinatrice Zoé Thouron et le sociologue mènent une enquête dessinée sur un monde de paradoxes : un art qui cherche à créer la beauté tout en étant une industrie qui génère des profits.

En se mettant eux-mêmes en scène et en voyageant dans le temps et dans l'espace, les deux auteurs embarquent le lecteur pour un tour très complet de la question : Y a-t-il une différence entre style et mode ? Comment définir le concept lui-même et pourquoi la mode existe-t-elle ? Historique, fonctionnement du système, surproduction, surconsommation, qualité et durabilité… tout est illustré. Marie-Antoinette d'Autriche, reine de France au 18e siècle, et sa célèbre modiste Rose Bertin, interviennent régulièrement dans le récit pour fournir des exemples ou interagir avec les auteurs. Lorsqu'il est question d'une mode raisonnée, responsable et solidaire, la reine n'y comprend rien : "Apportez-moi plutôt de quoi me changer… ça fait carrément plusieurs heures que je porte la même toilette…" lance-t-elle à sa couturière !

Cet album rempli d'humour, aux dessins colorés et dynamiques, met à nu un secteur très complexe.

>> La mode déshabillée ● Zoé Thouron et Frédéric Godart ● 2021 ● 160 pp ● Casterman ● 22 EUR