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Plant Fever, la puissance des plantes

© Soraya Soussi © Soraya Soussi

Ce n'est pas parce qu'elles se taisent qu'elles n'ont rien à transmettre ! Plant Fever, exposée au Centre d'innovation et de design du Grand Hornu à Mons, propose de porter un autre regard sur nos compagnes végétales et leurs congénères cultivées massivement.


Les photos de jungles urbainesfoisonnent sur Instagram. Les pop-up shops éphémères dédiés à la vente de plantes rencontrent un immense succès. Malgré cette mode verte, une exposition de design pourrait rebuter certains. C'est qu'une réputation élitiste lui colle à la peau. Olivier Lacrouts et Laura Drouet, du Studio d-o-t-s et commissaires de l'exposition, ont souhaité déconstruire cette image. "Pour ce faire, nous avons eu la volonté de briser les frontières entre différentes disciplines. On a des projets de designers mais aussi de scientifiques, d'ingénieurs, d'artistes, etc.", précise Laura Drouet. En ressort une multitude de réflexions sur notre rapport aux plantes, leurs vertus thérapeutiques mais aussi leur utilité sociale, politique, écologique. Ceci n'est, en fait, pas une exposition d'objets de décoration design. C'est une invitation à "phyto-centrer" notre attention, à réfléchir à notre rapport au monde végétal sur lequel nous posons un regard trop souvent condescendant. 

Vos baskets au compost

L'être humain a besoin des plantes pour respirer, se nourrir, s'abriter, se vêtir... L’urbanisme et le consumérisme nous ont déconnectés de la nature. Pire : l'être humain surexploite les terres, détruit des écosystèmes entiers et, de surcroit, malmène des communautés locales. Au mieux, il accueille chez lui, des plantes domestiques vouées à orner son intérieur, oubliant parfaois qu'elles sont des êtres vivants. "Dans la première partie de l'exposition, nous voulions proposer au public de comprendre la plante comme une ressource et au-delà"commente Laura Drouet.

Mobilier, objets décoratifs et accessoires vestimentaires, ouvrent la visite. Tous sont confectionnés à base de matières premières oubliées des industries comme les tennis biodégradables de la marque Native ShoesCertains modèles peuvent faire sourire par leur surprenante composition : Liz Ciokajlo utilise du chanvre pour créer des chaussures aux vertus thérapeutiques.

                                

Le chanvre est considéré comme l'une des premières plantes à avoir été cultivée. Il est notamment utilisé comme biocarburant, médicament, papier, matériaud'isolation, fibre textile. C’est une alternative au coton exploité en masse, par exemple. Plus loin, la créatrice Nienke Hoogvliet présente un tapis sain, molletonné et fabriqué à base de romarin, de sauge et de camomille, trois plantes antiseptiques. Contraste flagrant avec divers textiles commercialisés et remplis de substances chimiques toxiques. Derrière chaque objet présenté, le visiteur est amené à s’interroger. 

Des matières premières oubliées, l’attention se porte vers la production de déchets de l’agriculture intensive. La sylviculture (exploitation des forêts) européenne est un exemple emblématique. En 2016, le secteur employait 503.300 personnes et chaque année, 600 millions de pins sont abattus en moyenne, puis vendus sur le marché mondial. Seulement, "on gaspille les aiguilles et les écorces parce qu'on a juste besoin du tronc de l'arbre. C'est tout un rapport qui questionne la valeur éthique de notre relation au végétal." Des designers-chercheurs l'ont bien compris, comme Tamara Orjola qui crée une fibre à base d'aiguilles pour produire toutes sortes d'objets curieux, de textiles et de papier. 

L’exposition se poursuit dans le registre politique avec la dénonciation des monocultures qui forcent des communautés indigènes à abandonner leurs traditions agricoles. "Depuis l'introduction du maïs hybride, de nombreux agriculteurs mexicains se voient refuser le droit d'utiliser librement les semences de maïs. Pour valoriser la communauté agricole de Tonahuixtla, une ville au sud de Mexico, le designer Fernando Laposse a créé Totomoxtle, un placage ait avec les feuilles colorées de 16 anciennes variétés de maïs originaires du Mexique." Un projet collaboratif auquel ont activement participé des femmes de la communauté locale. Habituées à rester à la maison, l'une d'elles témoigne dans une vidéo, de l'opportunité qu'a offert Totomoxtle pour leur émancipation et autonomie financière.

  

Thérapeutes de maison

Pour les commissaires de l’exposition, il était important aussi d'approcher les plantes par leurs usages domestiques. Après de nombreuses recherches dans des archives littéraires, le couple découvre un extrait du magazine de design Domus datant de 1943 : "'Juste quand la maison est fermée et interdite (...) au mon de extérieur comme si elle était la seule défense contre une infection, comme s'il était vraiment nécessaire de se séparer de la nature comme du mal, plus que jamais nous retournons à la terre' (...) L'idée de la maison comme refuge contre un mal extérieur  l'infection nous a immédiatement ramenés à la situation actuelle liée à la pandémie de coronavirus ; d'autre part, la possibilité de revenir sur terre comme remède contre l'aliénation urbaine reflétait notre propre mentalité actuelle." (1) 

L'intérêt pour les plantes fluctue au gré de notre histoire. Dans les années 1930 et 1970, par exemple, Laura Drouet repère un regain d'intérêt. Pour la chercheuse en art, "il y a sans doute un mal-être datant du 19siècle lié à cette perte de contact avec la nature, car on s'enferme dans nos maisons. Les découvertes scientifiques du 19e ont également joué un grand rôle, comme celles de Charles Darwin, qui a beaucoup écrit sur les plantes.", analyse-t-elle.

Aujourd'hui, la plante domestique trône dans de nombreux intérieurs. "Il y a une réalité sociale des jeunes générations qui se trouvent dans des situations précaires, dans de petits appartements. C'est quelque chose qu'on a très souvent repéré dans les articles qu'on a fouillés, notamment dans le New York Times ou le Guardian, qui évoquent ce besoin de contrôler des choses dans nos vies car tout s'écroule autour de nous. La plante, dans la maison, est gage de fiabilité. C'est une sorte de repère qui nous rassure."

Dans cette veine-là, des designers ont conçu une série de pots, de dispositifs phyto-centrés pour permettre aux plantes d'accomplir leur mission thérapeutique pour l'Homme, tout en bénéficiant d'un confort réfléchi et adapté pour elles. Car si les pots se sont standardisés par leur industrialisation, toutes les plantes ne peuvent s'y plaire. Pour nous rappeler cette courtoisie et ce respect nécessaires envers ces compagnes, le projet The Phytophiler du studio de design Dossofiorto présente un pot orné de loupes contre la "cécité bota-nique". Pour nous encourager à regarder de plus près cet être qui vit lentement, et semble immobile mais pourtant bien vivant.

Alliées pour le futur

Plant Fever est sans nul doute l'occasion de valoriser l'intelligence des plantes. Car c'est bien là notre plus grand tort en tant qu'être humain : avoir la prétention d'être plusmalin. Or, comme Laura Drouet aime le rappeler dans ses interviews : "Certains scientifiques comme Stefano Mancuso sont moins inquiets pour les plantes que pour l'espèce humaine dans la catastrophe climatique qui nous pend au nez. Les plantes sont pleines de ressources. Elles survivront bien mieux que nous, comme elles le font depuis des milliers d'années."

La dernière partie de l'exposition fait entrer le visiteur dans le futur. Ingénieurs, designers et artistes s'inspirent des dernières avancées scientifiques pour concevoir divers dispositifs mécaniques fondés sur l’intelligences des plantes, leur capacité de communiquer entre elles par les racines pour avertir d’un danger, attirer un pollinisateur, etc.

L’innovation phyto-centrée est poussée à son paroxysme. L’humain est invité à se mettre au service du végétal. Exemple plutôt cocasse avec le projet artistique The Plant Sex Consultancy dans lequel un cyclamen persicum se voit offrir un vibromasseur. Si l’œuvre fait sourire, l'initiative interpelle sur un enjeu écologique bien sérieux : l’espèce d’abeille qui assure la reproduction du cyclamen en secouant son pollen est aujourd'hui éteinte. L'équipe de designers et une biologiste ont donc reproduit un outil (le vibromasseur) imitant les secousses de l’insecte pour assurer la survie de la fleur.

Les œuvres présentées dans la suite du parcours nous rappellent que l'intelligence des plantes est là pour assurer leur protection, mais aussi la nôtre. La designer française Marie Declerfayt imagine ainsi à travers le principe de xenogreffe (transplantation d'un greffon provenant d'une autre espèce vivante), la possibilité d'insérer des os en bois biocompatibles dans le corps humain. Un clin d'œil artistique qui rappelle que l'être humain et le monde végétal appartiennent tous deux au monde des vivants et qu'il est temps de les voir comme des alliées dès aujourd’hui pour assurer le monde de demain.