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Au bonheur de partager ses lectures

C'est un lieu qui permet de rassembler des gens qui ne se seraient pas nécessairement fréquentés ailleurs.
© iStock C'est un lieu qui permet de rassembler des gens qui ne se seraient pas nécessairement fréquentés ailleurs.
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Depuis que le livre existe, les lecteurs éprouvent le besoin de partager leurs impressions, leurs coups de cœur ou de gueule. Tantôt lieu de débat intense, tantôt moment de détente amical, les clubs de lecture se déclinent sous toutes les formes.


Parmi les vertus de la lecture, la contribution au bien-être est sans doute la première qualité à épingler. Il s'agit d'un moment intérieur qui pourrait se comparer à une petite méditation. "Certaines personnes ont besoin de retrouver l'objet 'livre', constate Eloïse Steyaert, bibliothérapeute (1). Lorsque nous sommes derrière un écran, nous faisons généralement différentes choses en même temps (participer à une réunion, lire un e-mail, se laisser distraire par un 'pop-up'…). C'est le cortex frontal qui travaille. Quand nous lisons un livre, c'est une autre partie du cerveau qui s'active. C'est le plaisir, la créativité, l'imagination. Même un quart d'heure de lecture fait beaucoup de bien."

Le besoin de partager agit ensuite comme un moteur pour sortir de sa bulle et rejoindre un groupe. "Les personnes plus timides prennent ce prétexte pour oser s'exprimer, sortir de leur zone de confort dans un cadre rassurant", remarque Eloïse Steyaert. À Schaerbeek, Véronique Camus anime un groupe à la bibliothèque Sésame. Elle est convaincue des bienfaits de ces rencontres : "Donner la possibilité aux participants de prendre la parole devant le groupe, cela renforce leur assurance. C'est important dans notre commune avec des niveaux socioculturels très différents." En offrant, entre autres, la possibilité de rejoindre un club de lecture, la bibliothèque souhaite aussi travailler le sentiment d'appartenance à un territoire. "On considère que les gens deviennent des citoyens plus impliqués à partir du moment où ils se sentent chez eux dans leur commune, dans leur pays…" défend Véronique Camus.

Sortir de la solitude, échanger, porter de l'attention à l'autre et en recevoir, être respecté dans ses choix, voilà d'autres bonnes raisons de participer à un club de lecture. "De l'entraide et des liens d'amitié se créent. J'assiste à de beaux échanges intergénérationnels, précise Véronique Camus. C'est un lieu qui permet de rassembler des gens qui ne se seraient pas nécessairement fréquentés ailleurs, et alors les barrières tombent." Contrairement aux idées reçues, il y a une mixité de générations au sein des clubs de lecture. "Le groupe s'est rajeuni ces dernières années. Les personnes recherchent surtout une activité qui les nourrisse intellectuellement, quel que soit l'âge", assure Véronique Camus.

Convaincue de la force de la littérature, Anne-Marie Pirard, animatrice du café littéraire BePax, lit énormément. "Pour moi, lire est un besoin comme celui de manger. Partager cette passion est tout naturel. La littérature est une autre façon de voir la réalité, qui nous permet d'enlever les œillères de notre propre culture, de nos propres convictions, pour être emmené ailleurs et rencontrer des personnes que nous ne rencontrerons jamais et qui vivent les choses tout autrement." Partager ses lectures avec d'autres, que ce soit sur un thème ou non, permet également de découvrir des romans vers lesquels les participants n'auraient pas été attirés d'emblée.

La littérature étrangère est aussi fort appréciée dans les différents groupes, car elle permet de se confronter à d'autres cultures et de sortir des sentiers battus.

Variations sur une même passion

Clubs, cercles, cafés littéraires, rencontres… Les clubs de lecture se déclinent de manière variée. Certains diront qu'il faut avoir lu le même livre, d'autres, qu'un thème est nécessaire pour approfondir le sujet. C'est peut-être tout simplement l'occasion pour des personnes de partager un bon moment autour de la lecture, quelle que soit la formule choisie.

La recette la plus classique s’articule autour de la lecture "imposée" d'un même livre afin de permettre la discussion. Mais bien des variantes existent…

La tournante : chaque participant apporte un livre pour alimenter la liste des lectures de l'année. Chacun lit les romans à tour de rôle et le groupe en discute ensemble (certains ayant déjà lu le livre, d'autres pas encore).

En duo : l’animateur choisit deux livres, anciens ou récents, qui se répondent, soit sur la forme, soit sur le fond. Les participants sont invités à découvrir ces deux ouvrages et à discuter des liens entre eux, des ressemblances ou des différences, de la manière d'aborder le thème.

Le club de bibliothérapie : chacun amène son coup de cœur du moment. Les participants n'effectuent pas une analyse critique ou littéraire mais parlent en "je" en abordant ce qui les touche et ce que ce livre réveille en eux comme sentiments. Ils peuvent également aborder les rituels autour de la lecture, leurs lieux de prédilection pour cette activité, les circonstances favorables.

Au café littéraire, Anne-Marie Pirard choisit une thématique annuelle en lien avec le travail de BePax et propose trois ou quatre romans pour l'illustrer. Cette année, le groupe travaille autour du thème Le monde que nous voulons. "Lors de la première rencontre prévue sur un des livres, chacun vient avec son avis, sa lecture, le lien qu'il fait avec le thème… De cette discussion, nous retirons généralement trois points d'attention. Le groupe lit une seconde fois le roman. La deuxième rencontre permet de répondre aux questions et d’approfondir la discussion liée au thème."

Chez Véronique Camus, il y a très peu de contraintes pour participer au club de lecture : "En général, les participantes présentent les livres qu'elles ont découverts ou ont envie de critiquer. Il est également possible de venir sans parler, juste pour écouter." Cette grande liberté est très appréciée. Deux thèmes sont tout de même épinglés durant l'année. "Dans l'ensemble, le groupe joue le jeu. Chaque fois, il y a la grande satisfaction d'avoir découvert ou appris quelque chose sur tel écrivain ou sur telle thématique."

Retrouver le temps et l'envie de lire

Happé par les tâches quotidiennes, il n'est pas toujours possible de prendre du temps pour lire chez soi : "J'ai pris conscience que les gens prenaient de moins en moins le temps de lire. Je les ai alors invités à se réunir dans un espace agréable et à lire pendant une heure le livre de leur choix. Le Slow Reading Club (2) d'Eloïse Steyaert était né, un club de lecture lente et consciente. Il n'y a pas de pression… Nous en subissons déjà dans d'autres domaines. Lors de ces rencontres, les participants peuvent souffler et prendre rendez-vous avec eux-mêmes comme d'autres prévoient une séance de sport par exemple." Pendant une heure, les téléphones éteints, le groupe lit. Le silence est ponctué par le bruit des pages qui se tournent, une machine à café qui se met en route, la respiration des voisins ou le rire d'un lecteur.

Pour Eloïse Steyaert, la dynamique qui se crée autour de l'activité de lecture est importante : "Certaines personnes ont commencé à participer au 'Slow Reading Club' car elles ne lisaient plus. Petit à petit, appréciant l’expérience, elles ont recommencé à lire en dehors des rencontres prévues. L'habitude de lire se remet alors en place progressivement."

Depuis quelques années, des clubs de lecture virtuels apparaissent sur la toile. Tantôt initiés par des personnalités connues (Oprah's Book Club de Oprah Winfrey, Reese’s book club de Reese Witherspoon) tantôt gérés par des sociétés (Babelio par exemple) ou par des amoureux des livres, il y en a également pour tous les goûts.

(1) La bibliothérapie, c’est l’art d’utiliser les livres comme outils de développement personnel ou thérapeutiques. Définition : lemotquidelivre.be.
(2) lemotquidelivre.be • 0479/30.47.76 • À Liège, Namur et Verviers • 5 EUR par séance • Les rencontres du Slow Reading Club reprendront dès que la situation sanitaire le permettra.

Féminin, parfois féministe… mais pas que !

Dans les groupes d'Eloïse Steyaert, 90% de personnes présentes sont des femmes. Chez Véronique Camus à Schaerbeek, le groupe est, pour le moment, exclusivement féminin même si les hommes sont toujours les bienvenus : "Lorsqu'il y a un ou deux hommes face à une dizaine de femmes, cela ne doit pas toujours être confortable pour eux. Il y a quelques années, il y avait plus de mixité mais depuis trois ans, le groupe est plutôt féminin." Dans le groupe BePax animé par Anne-Marie Pirard, il y a en moyenne six hommes sur les 15 participants.

Eloïse Steyaert tente une explication : "Les femmes sont peut-être plus spontanément dans l'échange et le partage, bien que ce ne soit pas une généralité. Et pour elles, participer au club, c'est aussi prendre du temps pour soi. Certaines femmes me contactent pour s'inscrire en me disant 'je me fais ce cadeau'."

Certains clubs sont ouvertement féministes, le plus connu sur la toile étant peut-être celui d'Emma Watson, Our Shared Shelf (1). "La lecture des femmes est parfois vue comme une chose futile alors que c'est l'inverse… défend Eloïse Steyaert. C'est le lieu de la connaissance, où les femmes s'instruisent, où elles grandissent, gagnent en force. C'est pour cette raison que cela se partage dans un cercle de lecture par exemple."

(1) Le club de lecture Our Shared Shelf est actuellement à l'arrêt.

Déjà toute une histoire

Des lectures publiques, les philosophes de l'Antiquité en organisaient déjà. Au 17e siècle, la marquise de Rambouillet tenait un salon littéraire qui mêlait plaisirs intellectuels et divertissement mondain. La "chambre bleue" était le rendez-vous de tous les grands auteurs de l'époque qui cherchaient l'approbation de la marquise pour assurer la reconnaissance de leurs œuvres.

L'histoire des clubs de lecture est aussi liée aux droits des femmes. Aux États-Unis au 19e siècle, exclues des réunions intellectuelles et de la plupart des collèges et universités, les femmes se réunissaient autour des livres pour discuter, échanger, apprendre. La littérature devint alors plus accessible aux femmes de milieux populaires.