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Au service de l’orthographe ?

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"On juge souvent votre orthographe, on ne juge jamais l’orthographe". Le vent va-t-il un jour tourner ? Dans "La faute de l’orthographe" Arnaud Hoedt et Jérôme Piron se posent la question et scrutent cet outil d’expression écrite à l’origine de grands traumatismes ou de petites fiertés. Une réflexion, dans l’air du temps, qui ne laisse personne indifférent.


Les professeurs de français ayant fréquenté les bancs de la faculté de philosophie et lettres de l’Université de Namur il y a une vingtaine d’années s’en souviennent peut-être. Tout romaniste qui rendait un travail avec plus de trois fautes d’orthographe se voyait attribuer un 1/20. L’analyse d’une nouvelle de Colette était brillante ? Le point de vue à propos de "La Jalousie" d’Alain Robbe-Grillet était d’une extrême pertinence ? Tant pis… Aucune négociation n’était possible.

Plus récemment, certains lecteurs-navetteurs auront peut-être aperçu ces affiches publicitaires qui nous invitent à mettre un "point finale" à une grave maladie… Les yeux leur en sont sortis de la tête. Le message, si important soit-il, est presque passé aux oubliettes. Ce que l’on retient, c’est la faute. Car lorsqu’on parle d’orthographe, on parle de faute, pas d’erreur. Le terme est lourd de sens. Une faute est bien souvent impardonnable. Une faute vous classe illico dans une catégorie peu enviable. Une faute, une fois commise, est difficile à effacer. Les écrits restent…

Oui, mais pourquoi ?

Pourquoi cette foi sans limite en ces règles orthographiques ? Pourquoi, bien souvent, dans ce domaine, la moindre évolution fait office de révolution ? Pourquoi l’irrespect de l’orthographe est-il considéré comme un sacrilège ? Pourquoi est-ce si peu aisé d’expliquer ces règles aux enfants (et aux plus grands) qui s’interrogent quant à certaines incongruités de la langue française écrite. Doit-on vraiment les avaler toutes crues ?

Ces questions tiraillaient Arnaud Hoedt, professeur de français à Bruxelles et Jérôme Piron, professeur de religion catholique dans le même établissement. Ils se sont plongés dans l’histoire de la langue, son évolution ; ils ont interrogé des linguistes et autres spécialistes des langues. Ils ont alors proposé une réflexion sous la forme d’un spectacle, d’abord, baptisé "La convivialité". Et d’un ouvrage illustré ensuite : "La faute de l’orthographe". Quelques pages de remises en question promptes à animer de nombreux dîners.

Bricolage et conséquences

Dans la préface, Philippe Blanchet, professeur de sociolinguistique à l’Université de Rennes le rappelle : "comme toute invention humaine, l’orthographe est évidemment imparfaite : marquée d’erreurs, d’incohérences, de tâtonnements oubliés dans ses recoins, d’incongruités bizarres ou d’absurdités énormes, d’idéologies, de croyances, de superstitions". Quelques exemples ? Les auteurs nous font remarquer que, parfois, l’orthographe est une question de juste cuisson d’un fruit. Il est d’usage d’écrire "confiture de groseilles" car on aperçoit la forme du fruit. Par contre, on écrira "gelée de groseille", parce que dans ce cas, le fruit est une masse informe. Toujours dans la préface, Philippe Blanchet estime que l’orthographe, certains individus l’ont compliquée "tout exprès pour la rendre difficilement accessible à la majorité des gens, pour en faire un instrument de sélection et d’inégalité, de distinction de pouvoir". Un exemple ? "On écrit dix avec un x qu’on prononce /s/, alors qu’on écrit une dizaine avec un z et un dixième, qu’on écrit x mais qu’on prononce /z/". Et puis, pourquoi charrette et chariot ? Pourquoi résonner et résonance ? Pourquoi siffler et persifler ?

De plus, contrairement à toutes ces langues qui si souvent traduisent le son par le signe (le turc, l’italien, l’espagnol, le portugais…), le français s’estime être "une langue à part, une langue supérieure à toutes les autres...". Les auteurs remarquent que ce n’est pas Richelieu qui les contredirait. Au 17e siècle, il réalise que la langue possède du pouvoir et crée l’Académie française, chargée de plancher sur un dictionnaire. Dans les cahiers préparatoires de ce dictionnaire, on peut lire que l’orthographe servira à "distinguer les gens de lettres d’avec les ignorants [sic] et les simples femmes." La réflexion est d’époque mais l’attention est claire. Alors pourquoi éprouvons-nous tant de difficultés à lâcher du lest ? Les auteurs ont leurs hypothèses, qu’on vous laissera découvrir.

Ainsi soit-il…

Une fois la lecture de "La faute de l’orthographe" terminée, le coeur est plutôt léger car l’on a beaucoup ri. Les illustrations de Kevin Matagne et la convivialité de ton adoptée par les deux auteurs ont ren du l’expérience agréable. Mais l’on ne peut s’empêcher de tiquer. Combien de vies rendues compliquées, combien d’estime de soi égratignée, combien de rendez-vous manqués, combien d’allochtones découragés à la suite de l’une ou l’autre misérable faute d’orthographe ? Et pourquoi semblons- nous si souvent masochistes au point de ne vouloir rien concéder ? Le débat, on l’espère, est loin d’être clos.

Pour en savoir plus ...

"La faute de l’orthographe" • Arnaud Hoedt et Jérôme Piron • Illustrations : Kevin Matagne • 143 pages • Éd. Textuel • 2017 • 17 EUR. Le spectacle "La convivialité" sera présenté le 14/02 au Centre culturel de Quaregnon, le 15/02 au Centre culturel de Beloeil, le 16/02 à la Foire du livre de Bruxelles, le 26/02 au Centre culturel de Huy et le 24/04 au Centre culturel de Ciney • www.laconvivialite.com