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Conte de Noël - Les enfants de la forêt

© Julie Joseph © Julie Joseph

C'était autrefois. C'était un village entouré d'une profonde forêt. C'était un pays où l'on pratiquait le silence avec obstination. Là-bas, chacun savait tenir sa langue. Là-bas, chacun savait comment enténébrer la mémoire. Là-bas chacun savait : "si on n'en parle pas", ça n'existe pas. C’est pourquoi, vous ne trouverez personne pour vous parler de ce qui s’est passé cette nuit-là, dans ce village entouré de forêt.


Cette année-là, l'arrière-saison s'était installée, avec son opiniâtre acrimonie, tout de suite après la Sainte-Catherine. 
Les arbres avaient perdu leurs feuilles en deux jours de pluie ininterrompue.
La forêt sentait l'humus et le champignon.
L'humidité pénétrait les os.
Aux heures les plus chaudes, la brume se levait comme à regret pour laisser entrevoir des ciels gris, pure contestation à l'idée même de joie.
La seule touche de couleur venait du bois d'épicéas qui montait vers les sommets de la colline, dont le sombre vert approfondissait les ombres quand le soleil disparaissait derrière
la crête en début d'après-midi.
C'était la saison du dedans, tous réunis dans la pièce principale de la maison.
On fermait la porte au-dehors – reste dehors mauvais temps, et vent du crépuscule, et loup affamé, et toute chose ennemie, et étranger errant.
C'était la saison des pommes confites, de la potée et des veillées.
C'était la saison du feu.
C'était la saison des contes, qui disent à mots couverts ce qu'il ne faut pas prononcer tout haut,
qui rappellent que les loups-garous sont parmi nous, qu'il faut s'en méfier, mais vaut mieux les laisser tranquilles,
qu'ils assument seuls leur malédiction infernale.

Puis, sans hâte, par la force des choses, on était arrivé à Noël.
Les nuages étaient si gris que le jour paraissait ne s'être jamais levé.
Vers midi, les températures étaient descendues tranquillement vers la limite.
"On aura de la neige", prédisait chacun en hochant la tête d'un air entendu.
Dans toutes les maisonnées, on préparait des beignets de pommes et on ramonait la cheminée :
"Que sorte la saleté, tout le noir
accumulé."
On prenait un bain, sortait les vêtements frais, on répétait les cantiques :
"Un beau berger qui 
fait seul le voyage, un beau berger s'en va à petits pas, s'est retourné au bruit de mes paroles, je lui ai dit : Noël est arrivé."
La première neige est tombée alors qu'on se mettait à table, dans chaque foyer, pour la soupe de midi.
Tout le monde l'a interprété comme un signe très favorable : "La première neige pour Noël, tout de même...".
Comme toujours, c'est toujours comme ça avec la première neige, ça a allégé le paysage, ça a allégé les cœurs.
C'est juste après qu'ont éclaté les premiers coups de voix.
Ça venait de chez la vieille Adrienne - elle habitait en bordure du bois d'épicéas.
C'était pas nouveau. Elle piquait des colères, Adrienne. 
Mais là c'était inconvenant.

Le village s'était laissé recouvrir de neige, les cheminées fumaient,
tout le monde aurait dû être en paix,
et dans sa maison, Adrienne glapissait de rage, de brefs cris suraigus qui venaient troubler le silence ouaté de la find'après-midi hivernale.
Ça n'en finissait pas, à tel point que les voisins sont sortis, pour voir.
Ils sont arrivés juste au moment où Agathe, la petite-fille d'Adrienne, quittait la maison.
Avant de claquer la porte, elle a hurlé vers l'intérieur : "Ils sont revenus, je te dis, ils sont revenus !"
Les voisins se sont raidis : "Nom de Djeu !"
C'est tout ce qu'ils ont dit, avant de rentrer chez eux, le front soucieux.

Ce soir-là, toute la famille d'Adrienne est sortie pour assister à la messe de la Nuit.
Sauf Agathe.
Elle est restée au bord du chemin à les regarder partir.
Les villageois portaient tous une bougie, ça faisait des petites flammes qui semblaient se déplacer seules vers le haut du village où était bâtie la petite église.
Ils chantaient.
Agathe écoutait ce chant, qui arrivait de partout, comme de petits ruisseaux qui venaient se jeter dans la grande rivière.
C’était beau d’être là, seule, devant la maison vide à regarder tout le village avancer à petits pas.
C’était beau d’être séparée du groupe, de voir d'ailleurs.
C’était beau de rester seule dans la nuit, dans le paysage scintillant, rayons de lune sur la neige, dans le froid piquant d’une nuit de gel.
Puis ils sont tous rentrés dans l'église.
Les cloches se sont tues.
Il n'y a plus eu que le silence.
Le craquement des arbres.
L'odeur de l'hiver.

Alors Agathe a de nouveau entendu le chant.
Pas le chant des villageois.
Un chant qui venait de la forêt.
Celui qu’elle avait déjà entendu ce matin-là.
Elle a passé le petit pont sur la rivière.
Elle est entrée dans le bois touffu.
À travers les branches, au loin, elle distinguait les flammes dansantes d’un feu.
Elle entendait, de plus en plus clair, ce chant triste où se mêlaient plusieurs voix,
un long lamento qui s'harmonisait avec les crépitements du bois brûlé.
Là où marchait Agathe, il n'y avait plus de chemin, elle devait se baisser pour se frayer un passage sous les lourdes branches épineuses.
Et soudain, elle s'est trouvée devant le feu.
Le chant s'est arrêté net.
Agathe se sentait regardée, mais elle-même ne voyait rien,
elle était complètement éblouie par les hautes flammes :
au-delà, elle ne distinguait que l'obscurité, les profondes ténèbres de la forêt.

Pourtant, elle entendait, sur sa gauche, sur sa droite, des respirations précipitées.
Ceux qui étaient là se taisaient.
Ne faisaient pas le moindre mouvement.
Agathe aussi se taisait.
Elle pouvait toujours faire marche arrière, prudemment.
Elle laisserait là ceux qui se terraient.
Aucun mot n'aurait été échangé.
Cela resterait dans le monde du rêve.
Cela n'aurait jamais existé, ni sa marche dans la nuit, ni les flammes, ni le chant, ni les respirations.
Ni leurs invisibles présences.
Mais Agathe est restée.
Elle a attendu.
Son regard s'est flouté.
Et elle les a vus émerger de la nuit, comme une toile révèle son secret à qui sait la contempler longuement.
Ils faisaient cercle autour du feu, leurs regards pointés sur elle.
Ils étaient majestueux. 
Ils étaient terrifiants.
À sa droite, accroupi, illuminé presque entièrement, un être chétif la fixait d'un regard extrêmement pénétrant, des yeux immenses dans un visage pointu.
Nerveusement une 
langue très fine filait entre ses lèvres, nerveusement il se frottait un avant-bras avec une main aux ongles très longs et des petite sécailles se détachaient de sa peau et venaient danser dans la lueur des flammes.

Juste derrière lui, à moitié mangée par l'obscurité,
une femme se tenait très droite, 
pommettes hautes et regard farouche, visage envahi par une barbe qui lui descendait jusqu’aux hanches.
De l'autre côté du feu, deux sœurs siamoises, liées par la taille, sorte de Janus frontal, montraient deux visages rougis par les flammes :
l'un d'une bonté radieuse, et l'autre d'une méchanceté de teigne.
Collés à elles, comme des lutins des bois, sourire frondeur, trois petits êtres laissaient à peine entrevoir leurs visages ridés, leurs crânes allongés et leurs longs nez fins.
Ils
ressemblaient à des vieillards, mais la malice de leur regard était celles d'enfants sauvages.
À leur côté, un géant - cyclope échappé des enfers antiques - paraissait encore plus démesuré.
Il posait sur Agathe son œil unique, regard doux et aimant d'un enfant de dix ans.
Et la dernière, tellement proche qu'Agathe aurait pu la toucher, elle faillit ne pas la voir car elle se tenait loin de la chaleur du feu, plus enfoncée dans la nuit que les autres : adossée à un arbre, cette femme avait une peau épaisse et crevassée comme une écorce de chêne centenaire.
C'est elle qu'Agathe a regardé le plus longuement.
Qu'y a-t-il eu dans leur échange silencieux ?
Quelle invitation ? Quelle supplique ?
Après un long moment, sur un signe de la femme-arbre, l’un après l’autre, ils se sont levés et ils ont suivi Agathe.
Ils ont marché en file indienne, tête baissée sous les sapins.
Ils ont traversé la rivière.
Ils ont contourné la maison.
Ils ont suivi le chemin vers l'église.
Ils se sont arrêtés sur le parvis.

Agathe a poussé la lourde porte.
Le prêtre en était à l'eucharistie.
Les mains tendues haut, il rompait l’hostie en deux parts.
Il les a vus.
L'affolement s'est reflété sur son visage.
Les villageois se sont retournés.
Il n’y a pas eu de cris.
Ceux de la forêt avançaient lentement en direction de l'autel, les yeux baissés.
Agathe leur ouvrait la voie.
Le Jésus de la crèche vivante s’est mis à pleurer, hurlement hystérique.
La femme barbue a redressé la tête.
Elle a quitté le groupe et a rejoint la crèche à gauche de l’autel.
D’un geste d’une impériale certitude elle a tendu les bras, et la Sainte Vierge bleue lui a précipitamment tendu le nourrisson avant de s’écarter.
La femme barbue a pris l’enfant dans ses bras, son regard s'est perdu dans le sien.
Il ne pleurait plus.
Ça a été comme un signal.


Ceux de la forêt ont enfin regardé autour d’eux.
Ils se sont séparés.
Les sœurs siamoises se sont dirigées aux côtés du prêtre derrière l’autel.
Lui, refusant farouchement l’intimidation, poursuivait le déroulement de la cérémonie.
D’un air très digne, il est venu se poster entre les rangées de bancs, son calice rempli d’hosties entre les mains, toujours suivi par les sœurs siamoises.
Craintivement, les villageois ont commencé à former une file dans la travée centrale.
Ils tendaient vers le prêtre des mains tremblantes.
Les sœurs siamoises observaient tout le rituel avec la plus grande attention.
Soudain l’une d’elle a posé la main sur le calice et a demandé d’une voix suave : "Vous permettez ?".
Le prêtre lui a tendu le calice, sans oser la regarder.
Les sœurs siamoises ont continué la communion.
"Le corps du Christ", disait la plus douce.
"Tu peux manger, il est mort", ajoutait la teigneuse.
"Amen", répondaient les gens en se signant.
L’homme-serpent avait grimpé jusqu’à l’orgue et s’était mis à jouer avec toute sa fougueuse sauvagerie.
Sa musique glissait le long des colonnes en cascades de notes chromatiques,
s'enroulait autour des bénitiers et des cierges pour venir ramper devant l’autel et s’élever à nouveau en direction des vitraux.
Les longs tuyaux soufflaient des mélodies incandescentes, telluriques, ferrugineuses et personne ne pouvait y résister.
Les corps ont commencé à perdre de leur raideur.
Les regards se sont légèrement voilés.
Quelqu’un a crié : "Là, regardez !".
La femme-arbre s’était immobilisée juste sous le Christ.
Et d’un long geste ample elle a écarté ses bras en croix.
Elle est restée immobile dans cette position.
Double de la Croix.
Double vivant, double branchu d’une croix morte.
Son visage exprimait une telle sereine majesté que tous se sont spontanément mis à prier.
Dans l'assemblée des villageois, la vieille Adrienne a bousculé sa chaise.
Comme si elle marchait sur un fil tendu sur le vide, elle a avancé au-devant du géant cyclope qui était resté immobile dans la nef centrale.
Elle est tombée devant lui,
agenouillée sur les 
dalles froides de l’église,
ses jupes étalées
autour d’elle,
les mains levées vers lui et elle a 
gémi :
"Mon enfant, mon petit".
Le géant s’est écroulé sur ses genoux.
Ils sont restés là, vivante Pietà :
le géant dans
le giron de la vieille femme, dont tous les cheveux s’étaient dénoués et tombaient librement le long de ses épaules maigres.
La vieille femme pleurait des pleurs qu’elle n’avait jamais laissé couler et le géant avait un regard éperdu d’enfant enfin consolé dans les bras de sa mère.
Toutes les cloches de l’église se sont soudain et violemment mises en branle.
Les trois petits 
êtres ridés se balançaient aux cordes des cloches et riaient comme des angelots de carnaval.µ

C'est par ces cloches que c'est arrivé.
Qui a commencé ?
Est-ce important de le savoir ?
Il y en a eu un, il y en a eu une,
montée sur la 
paille de sa chaise d'église,
le torse bombé,
le visage tourné vers la voûte, qui a laissé sortir en un seul cri tout ce qui était resté tu durant toute une vie.
Un hurlement de loup, véritablement, parti se fracasser contre la voûte romane,
répercuté
sur les voussoirs, faisant ricochet sur tous les piliers,
propulsé dans les crânes des autres
villageois.
Alors, tous, montés sur leur chaise, hurlaient comme si on leur avait perforé le cœur.
Meute, ils étaient redevenus meute.
Et dans ce hurlement glaçant et fiévreux, pas un mot intelligible ne fut prononcé,
seule une lamentation profonde, sans demande de pardon, sans espoir de pardon,
seulement des cœurs mis à nu, des hommes, des femmes, écartelés dans leurs sentiments,
prêts à avouer, par ce lamento sans mot, qu'ils  furent de ceux-là, qui, par peur detrahir une tradition, ont trahi une tradition plus ancienne encore – l'accueil ;
qui, par crainte éperdue d'être exclus du cercle qu'ils reconnaissaient leur, sont eux-mêmes devenus des lanceurs d'anathèmes,
car ils ont commis le pire :
ils ont exclu ces enfants nés de leurs entrailles, petits êtres tout juste nés,
rejetés et abandonnés à la lisière de la forêt parce qu'en se penchant sur eux il était absolument intolérable de s'y reconnaître.
Aucun mot ne pouvait chanter cela, dire la peine, le regret, dire aussi combien le crime fut tout autant la punition,
combien furent-elles ces jeunes mères qui s'arrachèrent le cœur lorsqu'elles déposèrent leur tout-petit sur la mousse des bois, combien cela sembla impossible de faire triompher cette vérité-là, celle du sentiment, quand la loi brandie par tous pénétrait tous les territoires du dire.

Mais ce hurlement célébrait aussi un soulagement,
car elles étaient
insupportables ces craintes, une fois l'an,
quand on entendait un chant inconnu s'élever aux lisières du village,
car il était affolant, ce 
doute : "Auraient-ils survécus ?",
et la culpabilité 
cédait devant la peur : "Y aurait-il vengeance ?"
et l'attente, insidieuse, était cause des tremblements précoces :
"Quand les sept plaies 
viendraient-elles nous ruiner ? Cela sera-t-il comptabilisé au Jour du Jugement Dernier ?".
À présent, on savait : ils avaient survécu.
Ce miracle avait eu lieu. Et ils étaient là. Sans haine.
À moins que leur châtiment ne soit tout entier dans ce moment, cette nuit, où ils apportèrent en cadeau la lumière vespérale depuis les ténèbres où ils furent rejetés ?
Ils n'étaient donc plus que chœur, chœur uni dans le chant, paupières closes et mains ouvertes,
tellement pénétrés par cette
confession miraculeuse que personne n'a vu, de sa croix, s'arracher un Christ à tête de vautour,
un Christ redevenu vautour, aux ailes percées de stigmates, silencieux comme un hibou, voler au-dessus d'eux tous ;
personne n'avu la posture étrange de ce fils de dieu à tête d'oiseau, ce lent vol, bec grand ouvert, au ras de leurs cheveux,
pour gober tout le silence ranci qui avait obturé leurs voix jusqu'alors ;
personne n'a vu, le Christ-Vautour, charognard, venu blanchir les os de leurs âmes.
Personne ne vit cela mais au bout de cette nuit, le pain fut partagé, pour la première fois, entre toutes leurs curieuses, troublantes, éreintantes, éblouissantes étrangetés.

C'est une histoire très ancienne, une de ces histoires colportées par le vent d'hiver et chuchotées à l'oreille de l'enfant Jésus par les bœufs durant la nuit de Noël.
La légende dit qu'il vaut mieux ne pas les écouter ces histoires-là, car on peut mourir d'entendre parler les bêtes.
C'est une histoire d'autrefois.
C'est une histoire de village entouré de profondes et impénétrables forêts.
C'est une histoire de pays où l'on enténébrait les mémoires avec obstination.

L'autrice et l'illustratrice

// Catherine Pierloz est liseuse, écriveuse et raconteuse. La littérature orale, où se sédimentent les traces discrètes de nos cheminements de vivants, est le terreau de ses explorations.www.catherinepierloz.be

// Julie Joseph, illustratrice, s’imprègne d’archétypes et de culture ancienne comme la mythologie et l’Antiquité, les icônes religieuses, les portraits des primitifs flamands, le surréa-lisme et les contes. www.julie-joseph.com • Instagram : @julie.joseph.illustration • Facebook : Julie Joseph illustration