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Dans la peau et les doigts d'un chirurgien
 

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Autobiographie plus que roman, l'ouvrage J'incise du chirurgien ORL Christian Debry ne laissera personne indifférent, ni les patients ni les malades potentiels ni les praticiens de l'art de guérir. Captivant, intelligent sans être pompeux et d'une drôlerie décapante.


Il y a ceux qui écrivent pour libérer un trop plein de tensions et de responsabilités. D'autres pour régler leurs comptes avec des collègues ou rendre leurs angoisses existentielles un peu plus légères. D'autres encore pour livrer leurs inquiétudes quant à l'évolution de leur profession. De François Rabelais à Martin Winckler (lire En Marche du 16 mai 2019), en passant par Jean-Christophe Rufin et Robin Cook, les médecins ont souvent adoré prendre la plume et par­tager leurs états d'âme ou leurs faits d'armes auprès des lecteurs et… malades potentiels. Parfois en créant des frissons d'épouvante par­mi ceux-ci, tant l'arrière-cour des hôpitaux et des cabinets de consultation peut ressembler à des cours de récréation, voire à bien pire que cela…

Dans son premier roman, J'incise, Christian Debry, chirurgien et chef du service ORL et de chirurgie cervico-faciale du CHU de Strasbourg (France), assume un peu toutes ces fonctions à la fois. Si vous êtes fasciné par les écoulements d'hémoglobine et les giclures de pus suintant d'une plaie ouverte, vous en aurez pour votre argent. En fait de roman, il s'agit plutôt de la narration d'une bonne trentaine d'années de pratique chirurgicale et, si fiction il y a, c'est seulement pour condenser dans une poignée de portraits-types quel­ques-uns de ses collègues et assistants : le Coagulât, la Découpe, le Frénétique, etc. Ces portraits aux surnoms bien sentis annoncent la couleur : l'écriture est alerte, le mot ci­sail­lé au scalpel, l'expression savoureuse à souhait. Si Christian Debry opère aussi bien qu'il écrit, on peut rejoindre sans crainte la file de ses patients.

Mauvais sangs

Au-delà de ces portraits… chirurgicaux, on part d'abord aux qua­tre coins de la planète où la réputation du chirurgien l'amène parfois à intervenir en urgence. Ce qu'il y décrit dépasse l'entendement, tels cette sangsue énorme coincée dans la gorge d'un patient au Yémen, ce grouillement de larves d'insectes fourmillant dans la tumeur d'une patiente rachitique au Mali ou cette opération cauchemardesque au Laos, menée par un con­frère inexpérimenté, complètement démuni face à un patient littéralement découpé par un accident.

Retour ensuite à Strasbourg et à l'univers ultra-capitonné de la médecine de pointe occidentale. On comprend mieux, alors, la vraie démarche de J'incise, plus éloignée qu'il n'y paraît de toute volonté d'amuser la galerie ou de faire œuvre de sensationnalisme. Christian Debry, en fait, interroge la profession de chirurgien, "mandarin" aux yeux de tous (malades, infirmiers, collègues, etc.), "cocaïnomane du bistouri" et "roi de la guérison" qui n'est en fin de compte qu'un roi sans couronne, susceptible à tout moment de commettre l'erreur fatale à son patient. Cette image sociale du chirurgien (assis aux côtés de Dieu) a un prix à payer : le démon du doute, qui se glisse dans le moindre interstice de sa vie professionnelle et privée.

Le monde médical au bistouri

Acerbe mais sans jamais cracher dans la soupe, l'auteur questionne aussi l'hôpital universitaire et le sens de la recherche scientifique qui s'y mène, jusqu'aux congrès médicaux. Anecdotes cocasses à l'appui, le réalisme est à toutes les pages lorsqu'il relate certaines de ses consultations les plus épi­ques ou touchantes, les réunions d'équipe matinales juste avant le branle-bas de l'opération délicate ou encore les rituels opératoires pra­tiqués dans l'architecture glaciale (dans tous les sens du terme) des blocs opératoires. Aucun sujet n'est tabou, ni la pronon­ciation du mot le plus honni de tous ("décès") devant des parents à la sortie de la salle d'op', ni la fréquentation des thanatopracteurs ou des mor­­gues.

Si le livre fascine, bien au-delà des multiples événements vécus par l'auteur et son équipe, c'est parce que chacun de ses épisodes amène une réflexion - ramassée mais pertinente - sur tout ce qui fait la pratique médicale : l'abrutissement des étudiants pendant de longues années d'étude, la construction épuisante de leur carrière d'interne et de leur accession à la hiérarchie hospitalière, l'"hydre politico-technico-administrative" qui grignote le temps nécessaire à l'écoute du pa­tient "malade de l'âme" dans un monde hypermatérialiste, etc. Mais aussi la solidarité magique unissant les équipes opératoires, la grandeur humaine de certaines figures souvent anonymes et la noblesse des tâches d'enseignement ("Nul n'apprend dans la peur").

Ouvrage fascinant, aussi, parce que son auteur, parfois tenté par des relents de machisme ou de suffisance (sur les "incompétents", les "incapables" ou les… orthopédistes) finit toujours par retomber sur ses pattes hu­ma­nistes et par livrer sa conception intime de l'art de soigner : humble, bienveillante et à l'écoute. "Qu'il est bon d'être grand et assis au sommet ! Mais surtout qu'il est réconfortant que notre passion des patients pulvérise toutes nos boursouflures et nous ramène à nos doutes, nos faiblesses, nos défaites, nos espoirs et la crainte de l'échec".

Pour en savoir plus ...

J'incise • Christian Debry • Ed.Stock • 218 p • 18,50 EUR