Retour à Lectures

Des trucs de fille

(c) Marion Sellenet (c) Marion Sellenet

Comme chaque fin d'année, En Marche vous propose une histoire inédite et illustrée, mettant en scène un sujet de société. Accompagnez trois petits garçons au Pôle Nord. Bonne lecture !


Dès que Nonam décacheta la lettre de Big Matt, avant même de la lire, le mi-lutin mi-lutine sut que le Pôle Nord allait en prendre pour son grade ! Des flammèches jaillirent de l’enveloppe et lui brûlèrent les doigts. Aïe ! C’était la troisième fois aujourd’hui qu’une lettre adressée au Père Noël s'accompagnait d’une émotion difficile. Ce matin, iel s’était frotté aux picots enrobés de politesse de Karim. Et, il y a une heure, les pleurs du petit Éric avaient trempé son bureau. Iel ne pouvait décemment plus “embuller” ces souhaits-là. Les autres lutins s’y brûleraient, mouilleraient, piqueraient, et ça ferait encore des histoires ! Il était temps d’en informer la hiérarchie. Nonam prit les lettres et son courage à quatre mains et se rendit chez Marie-Noëlle.

La “Fille de” était à la tête du département Courrier & Communication (CoCo) depuis peu. Elle y remplaçait M. Zem qui dirigeait désormais le DépEx. Ce dernier avait toujours eu ses bêtes noires et Nonam en faisait partie. Iel préférait sa nouvelle cheffe. Certes, son chignon impeccable et ses lunettes en pointe faisaient fort sérieux, mais une fille qui portait un tailleur-pantalon rouge vif ne pouvait pas être mauvaise !  

—    Leurs plaintes sont-elles fondées ? demanda-t-elle.

—    Oui, j’ai vérifié : nous leur envoyons toujours les mauvais cadeaux ! L’année dernière, Matthew a encore reçu des petites voitures alors qu’il veut une dinette. Éric n’en peut plus des Lego ! Et Karim, bien qu’il aime les livres et nous en remercie, demande depuis quatre ans un…  

—    Quatre ans ? l'interrompit Marie-Noëlle. Comment est-ce possible ?!

Nonam n’en avait aucune idée.

—    Ce n’est pas normal ! Et c’est mauvais, très mauvais pour notre image !

Marie-Noëlle se leva et se planta devant la baie vitrée de son bureau de glace. En bas, les lutins du CoCo ouvraient le courrier adressé au Père Noël, aspiraient les souhaits et les soufflaient dans une bulle de savon colorée. En ce 10 décembre, les petites sphères s’accumulaient sur les bureaux, en attendant de glisser dans les sous-sols du Pôle Nord. Ce tapis de mousse multicolore formait un spectacle dont personne ne se lassait, pas même la “Fille de”.     

—    Et si nous les faisions venir ici ?

—    Qui ?

—    Ces trois garçons ! Pour leur montrer que nous avons leur intérêt à cœur et que, non, le Père Noël n’est pas une ordure !

Nonam applaudit à quatre mains ; voilà le genre d’idée qui n’aurait jamais traversé l’esprit de son ancien chef !

*** 

Costaud pour son âge, Matthew, dit Big Matt, boudait toujours. L’invitation qui avait suivi sa lettre enflammée au Pôle Nord n’avait pas calmé sa rancœur. Certes, visiter les départements de jouets du Père Noël pour y choisir lui-même son cadeau n’était pas donné à tout le monde, mais il ne le croirait que quand il le verrait ! Cette mauvaise humeur accentuait ses airs de brute épaisse. Au point que, pendant tout le trajet en X-Mas Express, Éric, un blondinet chétif de sept ans, avait préféré s’asseoir à côté de l’autre garçon, celui qui portait des lunettes et posait plein de questions. Ça ne dérangeait pas Karim ; il avait l’habitude de s’occuper des plus jeunes.

En descendant du train, Karim prit la main du petit Éric et ils suivirent Marie-Noëlle à bord d’un traineau argenté aux lignes futuristes, garni de gros coussins et de plaids moelleux. Derrière le volant se trouvait une étrange créature. On aurait dit un humain, si ce n’est qu’il (ou elle ?) avait de grandes oreilles pointues, un habit de lumière et, surtout, quatre bras !

—    Dis donc, Nonam, tu t’es mis sur son trente-et-un ! s’exclama Marie-Noëlle.

—    Les paillettes, c’est la vie ! dit-iel avec les mains en éventail. Et puis, ce n’est pas tous les jours que nous recevons de la visite !

Nonam tendit trois mains, mais seul Karim en serra une : le petit Éric s’était timidement réfugié derrière lui tandis que Big Matt regardait le lutin pailleté d’un air renfrogné.

—    Et si nous commencions par le CuiDi ? proposa-t-iel. Madame Plum nous attend !

La petite troupe prit place à bord du traineau. Le véhicule décolla aussitôt, fila sous une arche en cristal et plongea dans un tunnel de glace. Les enfants crièrent : c’était comme dans une attraction !

Quelques minutes plus tard, ils débouchèrent au milieu d’un énorme magasin d’ustensiles de cuisine miniaturisés et de faux ingrédients.

—    Bienvenue au CuiDi, le département des Cuisinettes et Dinettes ! s’exclama une lutine rousse à neuf bras, coiffée d’une toque. Alors, lequel d’entre vous est Matthew ?

Big Matt bondit hors du traineau. Mme Plum lui sourit et l’invita à la suivre. Tandis qu’ils s’éloignaient, Éric et Karim admiraient les bulles bleu ciel sortir du plafond et tomber doucement, comme de la neige. Les lutins du CuiDi les attrapaient et les portaient à l’oreille. Ils devaient y entendre une liste de courses, car ils remplissaient une boîte en carton de petites casseroles, d’assiettes naines et de légumes en plastique. Une fois la commande prête, ils refermaient la boite, y collaient la bulle qui, comme une montgolfière, s’élevait dans les airs avec son chargement et disparaissait dans un tunnel de glace.

—    Comment une si petite chose peut-elle soulever des charges pareilles ? demanda Karim à Marie-Noëlle.  

—    Par la force du désir, tiens !

Big Matt revint, une valisette à la main. Il était transfiguré ; toute sa colère avait disparu ! Dans un anglais enthousiaste mais incompréhensible pour les deux autres, il leur montra le ravissant et “unbreakable” service à thé qu’il avait reçu. Entre ses doigts boudinés, l’anse de la théière avait l’air minuscule...

Si Mme Plum avait déjà fait bon accueil à Big Matt, Zélibé, responsable du département des Poupées, déroula le tapis rouge pour Éric ! À peine le petit garçon y posa-t-il le pied qu’une pluie de cotillons et de strass s’abattit sur lui. Il se sentit soulevé et porté jusqu’à un podium de défilé par un extravagant lutin à dix bras. Celui-ci le posa à terre et Éric le regarda, ébahi. Zélibé arborait des cheveux blond platine, un justaucorps tout en paillettes et un maquillage de drag queen qui ressortait d’autant plus sur sa peau noire.

—    Éric, mon chou, bienvenue à la présentation de notre collection automne-hiver ! Je suis en-chan-té de t’accueillir !

—    Merci, mada… mons...ieur… ?

—    Madame, monsieur, who caaaaares ? s’exclama-t-iel en agitant une main manucurée.

Aussitôt, sur fond de musique pop, un tapis roulant se mit en route et le défilé des poupées commença. Jamais Éric n’aurait imaginé qu’il en existât autant ! Du bébé à la caricature de femme, en passant par la fillette, il y a en avait pour tous les goûts ! Certaines portaient des costumes traditionnels, d’autres des robes à froufrous et à sequins, d’autres encore semblaient faites de bouts de chiffons. Les lutins attrapaient les poupées et leur collaient une bulle rose sur le postérieur “pour que leur brushing ne s’abîme pas”, justifia Zélibé. C’est donc pliées en deux et cul par-dessus tête que les poupées formaient procession dans les airs, ce qui faisait rire Big Matt et Karim. Éric, lui, avait les yeux fixés sur un modèle tout simple, avec des couettes brunes en laine, des taches de rousseur et une robe en coton jaune. Il reconnut d’autant mieux “sa” poupée qu’il en avait rêvé mille fois ! Pourtant, il semblait lui manquer quelque chose...

—    Puis-je lui ajouter une petite touche personnelle ? proposa son hôte(sse).

Éric acquiesça. Zélibé prit la poupée et souffla de la poussière d’étoiles dessus.

—    Les paillettes, c’est la vie ! commenta Zélibé en la lui donnant.

Éric, aux anges, serra la poupée scintillante contre son cœur.  

Marie-Noëlle pensait également trouver le cadeau de Karim ici, mais ce ne fut pas aussi simple.

—    Il y en a dans nos ateliers de confection, bien sûr, mais mes petites mains refuseront de s’en défaire ! dit Zélibé. Va voir Mme Ho, elle en a peut-être en stock.

Mais la responsable du département Loisirs Créatifs n’avait pas non plus ce qu’ils cherchaient. De simple formalité, la quête du dernier cadeau se transforma en périple à travers les autres départements de jouets. Big Matt, Éric et Karim virent les cascades de ballons, les champs de dés et de pions, une forêt-bibliothèque où chaque “feuille” était un livre, une immense ménagerie où jappaient de petites boules de poils, le Luna-park géant des jeux vidéo, l’usine des petites voitures et même une ville entièrement faite de Lego et peuplée de Playmobil. Nulle part ils ne trouvèrent le cadeau de Karim. À court d’idées, Marie-Noëlle se résigna à aller voir M. Zem au DépEx. Après tout, le vieux lutin avait dirigé tous les départements du Pôle Nord ; s’il y avait quelqu’un capable de les aider, c’était lui !

Vu d’en haut, le Département des Expéditions – le plus grand de tous – avait la forme d’un sapin. En guise d’épines, des centaines de traineaux de marchandise sortaient de la banquise et formaient des ramures qui convergeaient vers le “tronc”, un long hangar qui abritait le Service des emballages cadeaux. Au bout, à l’endroit exact du pôle magnétique, se trouvait ce que les garçons prirent d’abord pour un gigantesque bateau cargo. Le bâtiment était recouvert d’une matière miroitante qui l’aurait rendu invisible s’il n’avait été ouvert aux quatre vents pour accueillir la plus grande cargaison du monde…

—    Qu’est-ce que c’est ? demanda Karim.

—    Ça, c’est le Traineau du Père Noël !

—    Wouah !

—    It's huge !

—    Qu’est-ce que vous vous croyiez ? dit Nonam que les fausses croyances des humains amusaient beaucoup. Qu’on peut transporter six milliards de cadeaux dans une simple luge ?

—    Où sont les rennes ? demanda le petit Éric.

Nonam éclata de rire. Même Marie-Noëlle esquissa un sourire.

—    Dans le moteur, répondit-elle. Le Traineau a une puissance de cent-mille Rennes-Vapeur ! C’est le véhicule le plus rapide et le plus silencieux du monde !

—    Voilà bien deux siècles que nous n’employons plus de vrais rennes. La dernière fois que j’en ai vu, j’avais à peine un bras et demi !

Devant l’air perplexe des garçons, Nonam leur expliqua que les bébés lutins naissaient sans bras et qu’il leur en poussait un tous les cinquante ans. Au vu du nombre impressionnant de mains qui maniaient papier-cadeau, papier collant et ciseaux, le personnel qui s’affairait aux emballages devait être fort âgé, mais aucun ne l’était autant que M. Zem. De loin, il ressemblait à un oursin ou plutôt une araignée. Dans ses multiples pattes passaient des dizaines de paquets et de bulles à la fois.

Le plus ancien lutin du Pôle Nord avait un rôle essentiel : c’est lui qui vérifiait la provenance et la destination des cadeaux afin qu’ils soient rangés dans le bon compartiment du Traineau – un par pays. Pour ce faire, M. Zem décollait la bulle qui accompagnait encore le paquet. La sphère semblait murmurer sa petite chanson directement à ses doigts, car il suffisait qu’il la touche pour savoir exactement ce qu’était le cadeau et où il devait être rangé. Ce dernier tri effectué, M. Zem pressait la bulle et celle-ci éclatait. Pop !

Avec son visage grisâtre, ses sourcils en accent circonflexe et son nez crochu, M. Zem ne ressemblait en rien aux autres lutins. Quand il posa son regard froid sur le groupe de visiteurs, Éric se cacha derrière Karim qui se planqua derrière Big Matt qui n’en menait pas large non plus ! Même Nonam osait à peine lever les yeux vers son ancien chef. Seule Marie-Noëlle ne semblait pas en avoir peur. Elle marcha résolument vers lui, ses talons blancs claquant sur le sol au même rythme que les Pop !

—    Bonjour, M. Zem ! Désolée de vous déranger, mais auriez-vous une minute ?

—    Pas vraiment, jeune Noëlle, mais dites toujours…

—    Nous sommes allés partout pour tenter de trouver son cadeau au jeune homme que voilà, sans succès ! Savez-vous où nous pourrions lui dénicher un joli set de couture ?

—    Un set de couture ? Pour lui ?

M. Zem renifla et fixa Karim qui, courageusement, soutint son regard. Pop !

—    Désolé. Je ne peux pas vous aider.

Pop ! La jeune femme fronça les sourcils.  

—    Vous ne pouvez pas… ou vous ne voulez pas ?

Une ombre – ou un sourire ? – passa furtivement sur le visage du vieux lutin. Marie-Noëlle serra les dents, mais elle ne pouvait rien faire de plus. Elle s’en retournait déjà lorsqu’elle remarqua sur le côté un monceau de paquets cadeaux abandonnés et autant de petites bulles pâlissantes. Un jeune lutin était en train de les ramasser et de les jeter dans un traineau-poubelle.

—    Qu’est-ce que c’est que tout ça ?

Marie-Noëlle se pencha et ramassa une bulle dorée. Nonam regarda par-dessus son épaule.

—    Mais… c’est le souhait du petit Jules ! Je l’ai embullé ce matin !

—    Que voulait-il ?

—    Du maquillage. Regarde !

À leurs pieds, dans son papier à moitié déchiré, gisait une palette de fards. Ils se tournèrent vers M. Zem qui, juste à ce moment-là, maugréa entre ses dents et jeta un autre cadeau loin des traineaux de marchandises qui embarquaient dans le Traineau. Voilà pourquoi Big Matt, Éric, Karim et tant d’autres n’étaient jamais exaucés ! comprirent-ils avec stupeur. M. Zem censurait des cadeaux !

—    Comment osez-vous ?! l’interpella Nonam en brandissant la palette de fards.

—    Je ne fais que mon travail !

—    Depuis quand votre travail consiste-t-il à refuser à des enfants ce qu’ils souhaitent pour Noël ?!

—    Depuis toujours ! tonna le vieux lutin, outré qu’iel s’adresse à lui sur ce ton.

Nonam en fut soufflé.

—    Vous n’avez pas le droit ! dit Marie-Noëlle, tout aussi choquée que son acolyte.

—    J’ai tous les droits au DépEx, jeune Noëlle !

—    C’est Madame Noëlle ! Et c’est ce qu’on va voir !

La responsable du CoCo tourna les talons, prit Éric qui pleurait dans ses bras et fit signe aux autres de la suivre.

—    Où allons-nous ?

—    En référer à la Direction ! Il n’y a qu’elle qui a autorité sur M. Zem !

Malgré la crise, Big Matt et Karim échangèrent un regard excité.

—    On va voir le Père Noël ?!

—    Papa ? Ça m’étonnerait : il ne se réveille que le 23 décembre, quand tout est prêt pour sa tournée. Et puis pourquoi voulez-vous le voir ? Ce n’est que le livreur, après tout, ce n’est pas lui qui décide !

—    Ah bon ? Qui est le patron, alors ?

—    La Mère Noël, bien sûr !

*** 

De fait, dans la maison cossue et douillette de la famille Noël, les garçons ne perçurent du Père que des ronflements et, par l’embrasure d’une porte, un gros pied poilu qui dépassait du lit. La nuit du 24 au 25 décembre était si éreintante qu’il lui fallait près d’un an pour s’en remettre. Marie-Noëlle aimait son père, mais elle le jugeait un peu feignasse ! Tout le contraire de sa mère qui faisait tourner la boutique toute l’année et régnait sur le Pôle Nord. Ils la trouvèrent dans la cuisine où flottaient des effluves de chocolat, de mandarine et de cannelle.

Après avoir fait les présentations et installé tout le monde autour d’une table ronde en bois, Marie-Noëlle exposa la situation. Selon elle, l’attitude de M. Zem niait “la loi de l’offre et de la demande”, nuisait “gravement à l’expérience client” et portait “atteinte à l’esprit même de l’entreprise” !  

—    Tu exagères ! sourit Mère Noëlle en servant le chocolat chaud. Il y a quelques années, M. Zem a bien accepté que les filles reçoivent des ballons de foot et des outils de bricolage…

—    Et il en avait déjà fait toute une histoire ! Tu te rends compte de l’image rétrograde qu’il donne de nous ? Si ça continue comme ça, on va devenir complètement has been ! Aucune fête n’est à l’abri, tu sais ! Regarde ce qu’Halloween a fait au Carnaval : finis les confettis, bonjour les zombies !

Mère Noël en convint, mais par souci d’équité, elle convoqua M. Zem.

—    Les enfants ne savent pas toujours ce qui est bon pour eux ! argumenta le vieux lutin. C’est notre rôle de les protéger !  

—    Les protéger de quoi ?

—    D’eux-mêmes ! Les garçons ne peuvent pas jouer avec des… des trucs de fille ! À quoi ressembleraient-ils si on les laissait se maquiller ?

—    À des Vikings ! À Louis XIV ! À David Bowie ! À…

—    Et les autres, vous y pensez ? Que diront-ils quand ils verront celui-là faire la maman ?

—    Je fais pas la maman ! se défendit le petit Éric en serrant sa poupée. Je joue au papa !

M. Zem marqua une courte pause.  

—    Et lui, là, avec sa dinette ! Vous croyez vraiment que personne ne se moquera de lui ?

—    They won't dare ! dit l’intéressé en bombant le torse. I'm the Big Matt !    

Karim sourit, fier du courage de ses amis.

—    Et toi ! Que vas-tu faire avec un set de couture, hein ? Coudre des robes et jouer à la princesse, j’imagine ?

—    Pas du tout ! J’ai rien contre les trucs de fille, mais c’est pas trop mon truc…

—    Pourquoi veux-tu un set de couture, alors ? demanda Mère Noël. C’est une demande inhabituelle pour un garçon de dix ans…  

Karim hésita.

—    J’en ai besoin pour recoudre les choses, finit-il par dire. Maman est toute seule pour s’occuper de nous. On n’a pas beaucoup de jouets. Mais mes frères et sœurs, ils sont encore petits, ils ne font pas très attention à leurs affaires. Ils déchirent souvent leurs doudous, leurs peluches et même leurs vêtements… C’est pour ça que je voudrais du fil, des aiguilles et des boutons : pour les raccommoder !

Il y eut un silence attendri. Même M. Zem était quelque peu revenu de sa colère.

—    Bon, c’est vrai que dans ces circonstances… Mais tu n’as pas une sœur qui préfèrerait s’en charger ? Ou même ta mère, elle ne pourrait pas…

—    Les mamans du monde ont assez à faire comme ça ! coupa la Mère Noël.

—    Bien sûr, mais…

—    Ces enfants m’ont convaincue, M. Zem. Peu importe ce que nous pensons de leurs souhaits, nous devons les respecter. Après tout, la fonction première d’un cadeau est d’apporter un peu de joie à qui le reçoit. En ces temps compliqués, n’est-ce pas notre premier devoir ? 

M. Zem acquiesça, à contrecœur. La Mère Noël offrit sa propre boite à couture à Karim qui, touché par cet honneur, la remercia mille fois.

—    Avec plaisir, mon garçon ! Je suis sûre que tu en feras bon usage…

***

Samedi dernier, vingt ans après leur voyage au Pôle Nord, Big Matt, Éric et Karim se sont retrouvés à Londres. C’est au tour de Matthew de recevoir ses amis pour leur pot annuel. Il en est d’autant plus heureux qu’il a une grande nouvelle à leur annoncer : il va bientôt rentrer comme majordome au palais de Buckingham où il servira le thé à Sa Majesté la Reine !

Karim, lui, est devenu chirurgien. Il s’est spécialisé en chirurgie réparatrice, un domaine où il excelle ; ses sutures sont tellement bien faites qu’elles forment des cicatrices à peine visibles. Quant au “petit” Éric, c’est désormais un robuste gaillard, chef de chantier et père de deux fillettes. Il est arrivé en retard ; son aînée, fascinée par les dinosaures, ne voulait plus quitter le British Museum !

—    Elle a demandé un squelette de brontosaure à la Mère Noël ! À tous les coups, ils vont lui envoyer le T-Rex en prime !

—    Et ma filleule ? demanda Karim. Elle veut toujours être exploratrice ?

—    Et comment ! Figure-toi qu’elle lorgne sur les étoiles !

—    Ah ! Ah ! Une future astronaute, peut-être ! Je parie qu’elle veut un télescope !

—    Non, elle a directement demandé la navette spatiale ! Rose, avec des paillettes !  

—    Of course ! s'exclama Matthew. Les pawettes, c’est la vie !