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La curiosité, une qualité à cultiver

On dit souvent que la curiosité est un vilain défaut. Ne serait-elle pas, au contraire, un antidote au repli sur soi et à l’indifférence qui minent nos sociétés ? 


Les voyages ont ceci de magique qu’ils nous font porter un regard frais sur le monde. Les couleurs, les odeurs, l’architecture, les paysages, les traditions et les cultures en vigueur dans les contrées explorées offrent aux visiteurs autant d’occasions d’apprendre et de s’émerveiller. Et si nous portions sur notre routine quotidienne ce même regard d’enfant curieux que suscitent en nous les destinations exotiques? 

Sébastien de Fooz, conférencier et marcheur au long court, a relevé le défi en 2019. Après avoir accompli des pèlerinages jusqu’à Rome, Saint-Jacques ou Jérusalem, le Bruxellois est parti barouder dans les rues de sa propre ville. “Quest-ce que laventure si ce nest appréhender avec un regard neuf lespace où on se situe, une impression de vivre avec plus dintensité linstant présent et être disposéà se laisser surprendre par ce qui se présente à soi”, s’interroge le marcheur à l’aube de ce voyage peu conventionnel à deux pas de chez lui? 

Le premier matin, après une nuit passée à la belle étoile dans la Forêt de Soignes, il fait la connaissance d’une vieille femme juive. Sur un banc à l’ombre des hêtres centenaires, la promeneuse lui raconte comment elle passa son enfance cachée par une famille chrétienne en Ardenne alors que son grand-père fut déporté. Pendant un mois, le voyageur s’est interdit de rentrer à la maison ou de sonner à la porte d’un ami. Il trouve asile dans des églises au sein des différentes communautés religieuses qui peuplent la ville, se fait héberger chez des passants rencontrés en rue, dont un directeur du club de foot d’Anderlecht, est invité par une troupe de danse contemporaine à dormir dans leur salle de répétition… D’autres nuits, il se pose dans un squat ou une maison d’accueil, en compagnie de ceux pour qui l’errance n’est pas un choix. 

Au creux de ces rencontres sans lendemain, des histoires sont échangées, une intimité se tisse entre des inconnus qui, à l’époque il est vrai, ne devaient pas porter de masques et tenir leur distance physique. “Débrayer des automatismes, se forcer à changer de regard, sont autant de moyens de surplomber les fractures occasionnées par l’absence de rencontre, écrit le marcheur.() Chemin faisant, cette désorientation lève un coin du voile sur lanonymat, la perte de lien et lindifférence que la ville évoque pour moi.

Pour vivre ensemble, vivons curieux

Je me suis arrêtée par curiosité, confie Florence Aubenas, célèbre journaliste pour Le Monde, qui a passé plusieurs semaines sur un rond-point en Aquitaine pour raconter la mobilisation des gilets jaunes en 2018. Dans un essai récent, le philosophe, Jean-Pierre Martin rend hommage à ces illustres curieux : Nellie Bly, pionnière du journalisme d’investigation qui, en 1887, se fit enfermer dans un asile pour témoigner de la vie des patients, Jack London, l’auteur vagabond qui vécut avec les travailleurs pauvres de Londres pour écrire Le peuple de l’abime … 

Le terme curiosité puise son origine étymologique dans l’expression “prendre cure”, prendre soin. Plus qu’un trait de caractère, l’essayiste y voit un rapport au monde, une manière de vivre en restant attentif à son environnement et à ses contemporains. “Les mêmes qui partent loin ne voient aucune aventure au coin de la rue. On se rassure en s’agglutinant par affinité sociale. Les modes de vie sont terriblement cloisonnés. On s’ignore. Il y a une violence dans ce type d’incuriosité qu’est l’entre-soi et qui donne à l’injonction du ‘vivre ensemble’ l’allure d’un slogan illusoire.

Les mythes antiques ont taillé une bien mauvaise réputation aux curieux. Si Pandora n’avait pas ouvert la jarre confiée par Zeus, maladie et vieillesse ne se seraient jamais abattues sur les hommes en guise de punition. Si Icare n’avait pas été autant attiré par le soleil, il ne se serait guère brûlé les ailes. Au dictionnaire des synonymes, la curiosité est associée aussi bien à l’intérêt qu’à l’indiscrétion. La curiosité malsaine est une réalité, parfois alimentée aujourd’hui par les réseaux sociaux et les chaines d’information en continu, observe le philosophe. “Pline lancien aurait-il été aussi désireux dassister en personne à l’éruption du Vésuve, quitte à y perdre la vie, s’il avait pu en voir les images en direct sur BMF TV?. Mais cette forme de voyeurisme ne peut se confondre avec la bonne curiosité quil convient, rappelle Jean-Pierre Martin, dencourager. Même à l’heure où le Covid a enfermé nos relations sociales dans une bulle, elle peut se cultiver de bien des manières. Cette curiosité-là se méfie de l’air du temps, des modes et des critiques qui nous recommandent ce qu’il faut voir, lire ou écouter. Elle cherche à comprendre plutôt qu’à juger et fuit les arguments d’autorité, les experts autoproclamés, les convictions tonitruantes et les opinions prêt-à-porter. Elle nous invite à découvrir, à apprendre, à élargir nos horizons sans préjugés. Et, de façon métaphorique, à porter un regard neuf sur les chemins routiniers.