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Lisette Lombé : poétesse pour les derniers rangs

©Manon Royer ©Manon Royer

Poétesse, slameuse, artiste plurielle engagée dans les luttes intersectorielles... Lisette Lombé trace et décrasse les maux grâce aux mots. Pour elle ou les autres. Quand l'écrit se tait, ce sont les images collées qui déclament une poésie puissante, incandescente et tendre. Portrait.


"J'écris pour les vivants, dans une langue qui s'adresse aux derniers rangs"(1). Dans son dernier ouvrage Brûler, brûler, brûler, Lisette Lombé, porte la parole des sans-voix. Elle dénonce le racisme, promeut un féminisme intersectoriel, se révolte contre les inégalités, l'homophobie... Mais elle engage aussi une ode à l'amour inconditionnel, à la maternité, à la tendresse... Ses mots scandés percutent non pas la tête mais le ventre. Un style bien à elle qui prend aux tripes. En quelques années, la puissance de ses textes a fait d'elle l'une des figures emblématiques de la scène slam francophone.

Hors des cases

Le rendez-vous est fixé devant chez elle, à Liège. Sur les photos de presse, le regard de Lisette Lombé en impose. Déterminée, combative... Les bras et poings levés. Des mots tatoués sur sa peau enlacent son corps. À sa rencontre, la figure intimidante des photos s'adoucit pour faire place à une femme de la quarantaine décontractée. Tout comme sa tenue : baskets blanches, pantalon de jogging et t-shirt ample, noirs. "C'est un peu comme mon uniforme, ce style", confie-t-elle en souriant. Et puis, ce détail qui complète sa personnalité : de grandes boucles d'oreilles dorées que ses cheveux coupés très courts mettent en valeur, et qui contrastent avec la dégaine de "garçon manqué".

Les media usent souvent d'un champ lexical guerrier pour la définir : "guerrière", "artiste féministe en lutte", "combat les discriminations"... "C'est vrai mais c'est un peu réducteur. Je ne veux pas être mise dans une case. Nous sommes toutes et tous bien plus qu'une image figée", proteste-t-elle. D'ailleurs, sa personnalité se forge dans les contrastes : "Plus jeune, j'ai fait de l'athlétisme et du basket. La compétition m'a amenée à être très frondeuse, batailleuse. Pour le sprint, il faut avoir une espèce d'œil du tigre. Dans le basket, tu as le couteau entre les dents au sein de l'équipe. Mais depuis toujours, j'aime aussi lire. Et la lecture est un univers plus calme, centré vers l'intérieur, lié à l'imagination."

La toile cirée contre le racisme

"Je n'ai pas été éduquée dans un substrat politique, militant ou artistique. J'ai grandi dans une famille de lecteurs et de sportifs. La militance de mes parents se traduit par leur engagement de couple : un homme noir et une femme blanche qui se marient et ont des enfants dans les années 70, c'était déjà un acte militant en soi", raconte-t-elle.

Quand on est fille d'une mère belge et d'un père congolais, on n'échappe pas au racisme. "C'est comme ça", disait son père. "On ne peut pas plaire à tout le monde", justifiait-il. Et pensant protéger Lisette, son frère et sa sœur contre les discriminations, il leur inculque un principe de défense : "Face au propos et injures racistes, tu mets ta 'toile cirée'. Les insultes doivent glisser comme la pluie ou le crachat dessus et tu traces ta route vers l'intégration." Pour le père de Lisette Lombé, le racisme est une question d'individualité, d'individu à individu. "Il a eu du mal à percevoir le racisme dans sa dimension systémique et structurelle qui est plus qu'une question de 'bêtise humaine'. Il pensait que les diplômes nous protégeraient de ces agressions”, explique-t-elle.

Des claques et se relever

Après des études de psychologie et de lettres romanes, Lisette Lombé enseigne comme professeure de français dans des écoles dites "difficiles". "J'y suis entrée avec un sacerdoce, une image de celle des 'Poètes disparus'. Par la seule force de mon amour des mots, je pensais que j'allais pouvoir communiquer ma passion aux élèves et les métamorphoser. J'étais dans un film quoi (rires). Mais quand on te dit : 'Lombé, j'en ai rien à foutre de ton cours'..., tu es confrontée à la réalité", confie-t-elle.

S'enchaînent des années d'intérim, de stress, de fatigue. La jeune enseignante se heurte au manque de motivation des élèves, à la dévalorisation des écoles professionnelles, aux difficultés de développer des projets artistiques dans et hors des murs des établissements scolaires. Elle part également travailler quelques temps au Rwanda dans une école privée. Là, le désenchantement de la coopération au développement la foudroie. Elle la juge trop empreinte de néo-colonialisme. Elle revient "nauséeuse" et se questionne sur son métier d'enseignante. "Quand la peur de reprendre une année scolaire t'envahit, que tu te demandes à quelle sauce tu vas être mangée et que tu ne sais plus être bienveillante vis-à-vis de tes élèves, c'est qu'il est temps d'arrêter."

À cette époque, elle est déjà maman de deux garçons. Elle reprend des cours du soir en médiation. Ce diplôme lui ouvre les portes du secteur associatif. Durant six ans, Lisette Lombé développe ses projets artistiques autour de l'apprentissage du français auprès d'adultes. Parmi ses élèves, des personnes issues de l'immigration, dont l'enjeu des cours est de pouvoir rester en Belgique, obtenir une allocation pour vivre. Dans d'autres classes, des citoyens belges "habitués au système d'aide sociale". La professeure de français témoigne de "bagarres partant du bas de la population", entre personnes de différentes origines et dénonce l'augmentation de la précarité, la dégradation de la santé mentale des personnes. Des violences face auxquelles elle se sent démunie.

Sur le chemin de la transformation

De retour d'une manifestation dans le cadre de son travail, Lisette Lombé est victime d'une agression raciste très violente dans un train. Traitée de guenon, de négresse, sommée de "rentrer dans son pays" (elle est née à Namur), "d'apprendre à écrire" (elle est professeure de français), elle porte plainte. Un événement qui l'a fait bondir physiquement et la maintient debout contre le racisme.

Le lendemain de cette agression, elle part pour le Kurdistan irakien en tant que volontaire pour ONU femmes. Elle va donner des ateliers de collages auprès de femmes réfugiées. La parole de ces femmes, tout comme ses nombreux voyages et rencontres font naître chez Lisette l'envie de créer des passerelles entre les différentes injustices et inégalités, qu'elles soient de genres, de classes, liées aux origines, à la santé... Elle sait qu'elle détient le moyen de construire ces ponts : la poésie.

Du slam au cabaret : une poésie émancipatrice

En janvier 2015, à peine sortie d'un burn out, Lisette Lombé est invitée par le collectif Warriors Poets à lire l'un de ses textes sur la scène du Bozar, à Bruxelles, dans le cadre de l'événement Afropeans+. Une première sur les planches qui signe les prémisses d'une nouvelle vie. "Je suis montée sur scène avec une question de survie. L'écriture m'a libérée mais c'était en pleurant. Ce sont des textes cathartiques, thérapeutiques."

Six mois plus tard, elle co-fonde le collectif L-slam regroupant des poétesses d'origines diverses et de toutes générations. Sur le principe du marrainage, des slameuses professionnelles coachent des novices. Elles écrivent et récitent a capella, pour exprimer un sentiment, raconter une vie, dénoncer une injustice, ce qui fait mal, ce qui met en joie... Leurs accessoires ? Un micro, parfois une scène. "C'est une mise à nu de l'être", comme Lisette Lombé aime le décrire.

Dans ces ateliers, les femmes réfléchissent ensemble à la façon de déconstruire l'espace scénique qui, selon la poétesse, représente le continuum de l'espace sociétal (inégalités, injonctions patriarcales et capitalistes, etc.) Les premiers ateliers se sont déroulés dans une association culturelle liégeoise avec un public LGBTQI+. Lisette Lombé y a vu la possibilité d'allier deux mondes artistiques complètement différents : le slam et le cabaret. C'est à la suite du burn out qu’elle découvre cet univers de danse, strass et paillettes. Lors des spectacles, elle joue le rôle de personnages gargantuesques. Pour Lisette Lombé, le cabaret questionne les normes. "On supporte sans cesse cette pression lié à l'âge, au poids, à sa façon de s'habiller, etc. Là, tu peux faire exploser toutes ces injonctions. C'est libérateur et source de plaisir."

Quand les mots se taisent, son art littéraire se décline en collage d'images. "J'aimerais que la poésie se retrouve partout. Qu'elle soit accessible en la rendant protéiforme, la sortir des livres. Elle est dans le dessin, les affiches, elle est orale, elle est dans la danse... Ce n'est pas tant de parler de luttes ou d'être une guerrière qui doit être valorisé mais la sensibilité des personnes qui en émane. C'est de rendre partageable ce qui brûle en nous."


(1) "Brûler, brûler, brûler", L. Lombé, Éd.Iconoclaste/Iconopop, Paris, 2020.

Pour en savoir plus ...

Pour en savoir plus sur Lisette Lombé et son travail : https://www.lisettelombe.com/

Le slam pour raconter la maladie

"AVF La ligne blanche" sort de l'ombre une maladie peu connue du grand public : l'algie vasculaire de la face, appelée aussi la migraine du suicide. Lisette Lombé en souffre depuis quelques années et la déclame sous forme de slam. "Je me suis dit qu'une transformation personnelle pouvait servir à d'autres. J'ai été confrontée à cette errance médicale. Il a fallu qu'une personne me dise 'expliquez-moi ce que vous ressentez avec des images' pour qu'on puisse poser un diagnostic. Jusque-là, je n'allais pas aux bons endroits. Ne sachant pas ce que j'avais, je me rendais toujours aux urgences dentaires où tu es infantilisée. On ne t'écoute pas, tu n'es pas reconnue dans ta souffrance."

Fidèle à sa mission de porte-voix des invisibilisés, Lisette Lombé questionne les inégalités face à la maladie. "En Europe, même si ce n'est pas parfait, on bénéficie d'un système de soins plus accessible et plus performant que dans d'autres parties du monde. Dans certaines régions, ces symptômes extrêmement douloureux de l'AVF ne peuvent être considérés autrement que comme de la folie. Le mal n'est pas associé à une pathologie du corps. Des personnes sont abandonnées à leurs souffrances." Ce témoignage poétique offre également des perspectives plus heureuses quand le diagnostic est posé, "pour reprendre la force de vie". "Une fois que les mots sont mis sur les maux, tu entames le processus de compréhension de la maladie. Comprendre ton corps, c'est aussi en reprendre une certaine maîtrise."