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Ombres et lumières du plat pays

Plongée au cœur des derniers romans d’Alain Bertrand, de Dominique Zachary et d’Aurelia Jane Lee. Trois auteurs qui ont en commun de prendre la Belgique comme terrain d’écriture et d’inspirations.


C’est un drôle de petit livre, un peu grinçant, écrit avec un sourire en coin que l’on perçoit au fil des pages. La couverture annonce un roman tandis que la page de garde parle de chroniques romanesques. C’est la page de garde qui a raison. Le fil conducteur de ces chroniques? Cela semble être le narrateur mais il ne faut pas s’y fier puisque tantôt il est né en Campine flamande et importé à Bruxelles par un père employé de banque et une mère institutrice, tantôt il est élevé par une mère esseulée à la suite d’absences répétées d’un mari trombone à l’orchestre philharmonique. Mais peut-être n’est-ce pas incompatible dans ce drôle de petit royaume où est planté le Jardin botanique d’Alain Bertrand.

Le narrateur, quel qu’il soit, évoque au fil des pages ses déambulations du nord au sud de la Belgique et ses amours. Chantal, Marie -France, Olga… apparaissent successivement dans un décor où l’on découvre le meilleur de la culture et de la cuisine de ce pays grand comme un confetti mais incroyablement divers. Que l’on ne s’y trompe pas : ces chroniques-là sont à mille lieues de l’esprit cocardier. Drôles et bourrées de tendresse, elles se jouent des stéréotypes et des préjugés. On se prend au jeu d’Alain Bertrand et l’on se laisse mener dans son jardin où passent les nuages du Nord.


Comme tout pays, le nôtre a une histoire dont certaines pages sont des plus sombres. Journaliste à l’édition luxembourgeoise de “L’Avenir”, Dominique Zachary a puisé la matière de son premier roman, La Traîtresse, aux pires excès de l’épuration et d’une justice hâtive. Il s’est inspiré de faits réels qui se sont déroulés dans sa région au sortir de la seconde guerre mondiale, le procès trop rapidement expédié de l’avocat, Victor Nothomb, et d’un enseignant, Emile D.

Dans le roman, l’avocat s’appelle Pierre et l’enseignant devient une enseignante, la flamboyante Suzanne Gasper. Indépendante et critique, la jeune femme hérisse d’emblée son directeur en un temps où certains enseignants ne voyaient pas d’un bon œil une femme arriver dans leurs rangs. Bientôt, Suzanne se met en ménage avec Pierre, jeune avocat brillant. Pas d’église, ni mairie, cela fait jaser. Et puis la guerre survient. Pierre, en conscience, fait son métier. Suzanne tâche d’analyser, refuse toute propagande. Le couple, à l’exact opposé des protagonistes du Silence de la mer (paru en 1942, sous la plume de Vercors), accueille avec sympathie un jeune officier Allemand cultivé qui a réquisitionné un logis dans leur vaste demeure. Les ragots vont bon train. La jalousie, la bêtise s’en mêlent. Cela finit mal, inévitablement. La guerre à peine finie, les voilà injustement accusés de collaboration, condamnés. Ils ne s’en relèveront pas.

Avec ce roman, Dominique Zachary éclaire non seulement des zones d’ombre du passé, mais pose aussi en filigrane des questions difficiles et toujours d’actualité sur le devoir, la vérité, le discernement.


L’arbre à songes nous emmène aussi dans l’intimité d’un couple. Mais ici, pas de drame. Une vie simple, un jardin, un superbe hêtre pourpre “et tout l’amour que l’on a pour les choses éphémères, fragiles et rares”. On dit à tort que les gens heureux n’ont pas d’histoire. Aurelia Jane Lee prouve le contraire avec une délicatesse rare, dépourvue de toute mièvrerie.

A la Songeraie vit un couple. Abel est écrivain. Il regarde vivre la femme qu’il aime, Sauvane, sa femme. “Il y a des gens qui habitent ici, un homme et une femme. Lui, il ne sort jamais, et elle, elle est folle” disent les gens du village. Abel, c’est vrai, ne sort jamais – on apprendra pourquoi, mine de rien mais de manière décisive, dans les dernières pages du roman. Mais Sauvane n’a rien d’une folle. Artiste, elle s’en va quelquefois présenter un album, “heureuse de s’en aller, heureuse de revenir”. Bien sûr, tout n’est pas lisse.

Les gens heureux ont également des blessures. Seulement, ils savent les panser. Le jardin de la Songeraie accueille des passagers clandestins: Thomas qui aime parler avec les vieux, Madelon qui s’enchante de romans. Les saisons s’enchaînent et les adolescents, eux aussi, vont s’aimer. Littérature ou réalité? “Tout se mélange”. Ce joli roman vibrant réconcilie avec le temps qui passe, invite à vivre chaque instant du temps qui reste.