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Quand le climat dépasse la fiction

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On observe depuis quelques années l'apparition d'un genre nouveau, tant en littérature qu'au cinéma. Les "dystopies écologiques" touchent un public de plus en plus large. Signe que la prise de cons­cience, tout comme le réchauffement climatique, se globalisent ?


En Amérique, l'environnement a souvent occupé une place de choix dans la littérature, davantage qu'en France et en Europe en général, où les écrivains se sont plutôt attachés à dépeindre la société et la psychologie humaine, à de rares exceptions près (on pense par exemple à Marcel Pagnol, qui a su mettre sa terre natale à l'honneur).

La voix de la nature

C'est le fameux "nature writing" : des histoires qui se déroulent au cœur de paysages sauvages, où l'homme vit en prise directe avec les éléments, parfois en communion avec eux. Montagnes, lacs et ruisseaux, animaux, forêts y tiennent un rôle important. Qu'on pense à Jack London ou, plus près de nous, à Jim Harrison, David Vann, Pete Fromm, Ron Rash…

Face à la menace que les changements climatiques représentent, les écrivains de la nature en viennent de plus en plus souvent à traiter des enjeux environnementaux dans leurs fictions. Entre nature writing et science-fiction, un nouveau genre voit le jour : le roman d'anticipation écologique. En anglais, on l'appelle "climate fiction", ou cli-fi en abrégé – terme inventé en 2008 par un journaliste américain, Dan Bloom. Tout doucement, elle se développe en Europe, avec des auteurs comme le français Jean-Marc Ligny ou la norvégienne Maja Lunde, par exemple.

Une menace venue d'ailleurs…

Au 20e siècle, la science-fiction, c'était surtout des histoires de robots ou d'extraterrestres, de voyages inter­stellaires ou de manipulations géné­­ti­ques – on pense à Isaac Asimov, Aldous Huxley… ou à des films comme Dune, La planète des singes ou l'incontournable Star Wars. C'était dans l'air du temps, sur fond de conquête spatiale et de guerre froide.

Si l'on envisageait la fin du monde, c'était rarement pour des raisons écologiques. À partir des années 2000, l'idée que l'humanité soit capable de s'auto-détruire, en abusant de ses ressources, en polluant son habitat ou en déréglant l'équilibre climatique est malheureusement devenue assez crédible. Le danger est finalement peut-être ailleurs que là où on l'attendait.

Dans La route, roman post-apocalyptique de Cormac McCarthy paru en 2006 et adapté au cinéma en 2009, les causes du cataclysme ne sont jamais évoquées. La faune a disparu, les arbres sont calcinés, un nuage de cendres recouvre le paysage. Au lecteur d'imaginer ce qui est arrivé…

Quand la réalité rejoint la fiction

Les rapports du GIEC, Al Gore et bien d'autres ont tenté de nous alerter depuis des années. L'urgence climatique, ce n'est pas de la science-fiction, c'est déjà maintenant. Inondations, incendies de forêts, ouragans, tsunamis… l'ont montré ces dernières années.

Finalement, les romans d'anticipation qui décrivent une planète dévastée par la sécheresse, des continents redessinés par la montée des eaux, des guerres causées par la pénurie de ressources vitales, ne sont pas si éloignés de la réalité.

Les fictions littéraires et cinématographiques permettent de mesurer l'ampleur des désastres que le réchauf­fement climatique et la pollution risquent d'entraîner, et de rendre les pronostics des climatologues plus con­crets, avec des images frappan­tes…

Au-delà de la désolation

Il ne s'agit pas de juste se désoler de la pollution des eaux, des ravages causés par l'agriculture intensive, de la désertification, de la fonte des glaces et de l'extinction de certaines espèces. La cli-fi permet surtout d'explorer les conséquences de ces changements, leur impact socio-économique et politique, les drames et les conflits qu'ils engendrent.

On se souvient du roman de John Steinbeck, Les raisins de la colère, qui décrit l'énorme mouvement migratoire provoqué par une sécheresse sans précédent qui ravagea le sud des États-Unis dans les années 30. Pas de science-fiction, là : Steinbeck se faisait le témoin de son temps, la Grande dépression et le Dust Bowl avaient réellement eu lieu. 

Les auteurs de cli-fi, bien qu'ils soient dans l'anticipation – de façon plus ou moins réaliste – abordent aussi les répercussions économiques, politiques et sociales du changement climatique, et c'est là certainement leur plus-value.

Une évidente portée politique

Alors que les postes de pouvoir les plus élevés sont majoritairement occupés par des climato-sceptiques, et à l'heure où de plus en plus de citoyens descendent dans les rues pour interpeller les politiques, la climate fiction a clairement son mot à dire. Elle est une façon, pour les écrivains qui s'en revendiquent, d'appeler à une prise de conscience. 

Quand bien même on ne serait pas tous d'accord sur les causes du réchauffement global, les enjeux écologiques actuels débordent en fait de loin cette seule problématique – déjà fort inquiétante en soi. La multipli­cation récente de films ou de romans de ce nouveau genre prouve qu'on ne peut plus, et ne veut plus, ignorer l'urgence d'agir autrement pour éviter, si c'est encore possible, que ces fictions deviennent demain notre réalité.

À lire…

Dans la forêt, de Jean Hegland (Gallmeister, 2017)

Les sables de l'Amargosa, de Claire Vaye Watkins (Albin Michel, 2017)

Water Knife, de Paolo Bacigalupi (Au Diable Vauvert, 2016)

Pour les plus jeunes (dès 13 ans) :

Un monde pour Clara, de Jean-Luc Marcastel (Hachette, 2013)

Dry, de Neal Shusterman (R Jeunes Adultes, 2018)