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Street and Read : la rue, un livre, une rencontre

©Soraya Soussi ©Soraya Soussi

Un vélo-cargo chargé de livres sillonne les gares de Bruxelles pour rendre la lecture accessible à toutes et tous. Le projet Street and Read porté par Douche Flux et la Maison du livre à Saint-Gilles, crée du lien, là où il est difficile et pourtant fondamental : en rue.


Il est pile 11h à la Gare de Bruxelles-centrale. Sofia et Céline, bénévoles pour le projet Street and Read, arrivent avec un vélo-cargo. Quelques minutes plus tard, le deux-roues électrique se transforme en librairie mobile.

Alexandre, sexagénaire russe féru de littérature, attend impatiemment de rendre les deux livres empruntés pour en reprendre d'autres. Il ne parle pas français. Malheureusement, Christian Hublau, alias “Vendredi” qui s'occupe habituellement du réassort des livres est malade. Rien de neuf dans la caisse "littérature étrangère", mais l'homme ne se débine pas et reprend sa recherche. On ne sait pas si Alexandre vit dans la rue. Qu'importe. "C'est serencontrer grâce aux livres qui nous intéresse", lance Sofia.

Le pouvoir des livres

Inspiré de l'initiative d'une enseignante américaine à Portland et reprise par deux bénévoles de DoucheFlux, Street and Read est né de l'envie de créer du lien avec les gens qui vivent en rue, à travers la lecture. En se postant devant les gares tous les vendredis, le vélo-cargo attire du monde. "On a créé un rendez-vous. Il y a beaucoup de lecteurs parmi les personnes sans-abri. Les navetteurs qui viennent pour les livres rencontrent les personnes de la rue. Les gens se reconnaissent et échangent sur les dernières découvertes littéraires. Naturellement, les discussions débordent souvent sur d'autres sujets." 

Depuis l'arrivée du Covid, les "habitués" ne sont plus là. Sofia espère qu’ils ont pu être relogés pour la plupart. De nouveaux visages débarquent près du stand. Un jeune homme aux nattes colorées enfouies sous un bonnet s'empare d'un livre. Khalil vient de Mons. "Un ami m'a parlé du roman 'Un avion sans elle' de Michel Mussi... Quand je l'ai vu, j'ai saisi l'occasion. Mais j'hésite à l'emprunter, ça fait loin quand même pour le rendre."

Le prêt est fondé sur la confiance : "On prend juste un nom et les références des livres que les gens ont emprunté. Ils les rendent quand ils ont fini. Parfois, ils ne les rendent pas. Mais la plupart du temps, les gens reviennent avec des piles de bouquins, sont contents de nous les rendre, d’en discuter...", confie Sofia. Rassuré et décidé, Khalil emprunte son livre d'aventure. "J'adore lire. Les livres permettent de t'évader, d'imaginer, de rêver." C'est la première fois que Khalil approche un projet comme Street and Read: "Avec la situation sanitaire c'est difficile d'avoir accès à la culture. Les gens ne se côtoient plus. Là, je viens de parler avec une personne que je ne connaissais pas. Cela détruit les barrières d'échanger et quand on discute, on apprend, on évolue."

Entre-temps, Alexandre a retrouvé le sourire en discutant avec une dame, un café à la main. Il lui présente les deux ouvrages russes qu'il est venu rendre.

Pour tous les goûts

Sur le nouveau présentoir, des BDs, des thrillers de William Boyd, des ouvrages de poésie, des romans d'Elena Ferrante, auteure sicilienne à succès, etc., sont présentés. Street and Read propose tous styles littéraires confondus. "On a récemment acheté la sériede BD de Riad Sattouf 'L'Arabe du futur'. On reçoit des dons de livres, des dons d'argent, ce qui nous permet de proposer des ouvrages neufs", s'exclame fièrement Sofia.

Une petite fille s'approche timidement du stand. Sa famille est assise par terre, non loin de l'entrée principale de la gare. "On propose des livres pour enfants aussi. C'est une réalité, les enfants des rues", déplore Sofia.

Il y a les lecteurs pointus aussi : "Une dame de la rue vient souvent avec des demandes très spécifiques. Elle recherche essentiellement des ouvrages de la littérature classique, de la poésie. On apprend beaucoup en discutant avec elle. Cela dépasse certains clichés..."

Sortir les livres des bibliothèques

Jérôme s'approche et, de sa voix rauque, annonce d'emblée qu'il a un logement mais qu'il passe beaucoup de temps en rue... "Mon truc, ce sont les romans policiers." Sofia lui propose un café. En sirotant sa boisson, il enchaîne : "Le problème de certains livres qui viennent des mêmes maisons d'éditions, c'est qu'ils sont formatés. Moi, j'aime être surpris." La discussion continue entre Jérôme et Daniel, un étudiant d'une cinquantaine d'années, venu interviewer des personnes pour son travail de fin d'étude sur "l'apport des bibliothèques publiques aux problématiques sociales"...

En plus d'être étudiant, Daniel est bibliothécaire depuis une trentaine d'années. Il a vu l'évolution des bibliothèques publiques et du rôle social du livre : "Au fur et à mesure de mes enquêtes sur le terrain, je constate que les publics plus précaires sont absents des bibliothèques publiques. C'est donc d'autant plus important d'aller là où ils se trouvent."

Fin du premier arrêt. Sofia et Céline remballent tout. Avant de continuer la tournée à la Gare du Midi, elles opèrent un crochet devant la Chapelle de la Madeleine où des personnes sans-abri les attendent, non pas pour les livres cette fois, mais pour un café bien chaud et un peu de temps pour discuter et être écoutées.

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