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L'envers de la cote

Historiquement associée au monde scolaire, la culture de l’évaluation s’est étendue avec Internet : aujourd’hui n’importe qui peut donner son avis sur tout et tout le monde. D’une démocratisation de la critique, glisserions-nous vers une dictature du jugement?  


Devant un questionnaire à choix multiple (QCM) dont vous ignorez la réponse, quelle stratégie adopter ? 

1. Cocher une case au vogel-pick quitte à tomber à côté. Il faut croire en sa chance.

2. Ne rien répondre, comportement également sanctionné par des points négatifs, mais moins lourdement. La prudence d’abord. 

3. Ni l’un ni l’autre, les questionnaires ayant été revus pour proposer une forme d’évaluation plus intelligente.  

Depuis les examens de janvier, l’UCLouvain et l’université Saint-Louis ont annoncé l’interdiction des points négatifs dans les QCM, qui pénalisent les étudiants manquant de confiance en eux et peu pertinents pour mesurer les savoirs acquis. Un exemple parmi d’autres des réflexions que suscitent, aujourd’hui, les évaluations quantitatives dans les universités et les écoles.  

Héritage de l’éducation jésuite, la note chiffrée a été inventée au 16e siècle. Ce système devait permettre aux écoliers de se distinguer sur base de leur mérite scolaire, plutôt que de leur classe sociale, afin de former une nouvelle élite intellectuelle capable de battre en brèche les idées de la Réforme protestante. Pour cela, il fallait pouvoir comparer, classer et distinguer les élèves avec une précision à la décimale. Aujourd’hui, les pédagogues s’interrogent sur des modes d’évaluation davantage en adéquation avec les défis de notre époque pour aider les élèves à identifier leurs difficultés, leurs forces, et progresser à leur rythme. 

Pendant que le monde de l’éducation sort lentement, et non sans résistances, de quatre siècles de bons et mauvais points, paradoxalement, la note n’a jamais eu autant la cote dans notre société. La coupe d’un jeans, la saveur d’un plat, le sens de l’orientation du taxi, la beauté de la vue dans un parc naturel… Aujourd’hui, tout se chiffre, même le sourire de la crémière ! Le domaine de la santé n’échappe pas au verdict populaire. Sur les sites de commerce en ligne, les commentaires sur les crèmes hydrantes côtoient les avis des utilisateurs sur l’efficacité des brosses à dents électriques comme des médicaments.  

Mais attention à ne pas laisser ces petites étoiles nous éblouir trop vite par leur prétendue rationalité. Les critères de jugement relèvent du flou artistique. Les plateformes n’offrent aucune transparence sur la façon dont les notes globales sont calculées, non sur base de moyennes arithmétiques mais d’algorithmes faits maison. Les avis non vérifiés et les faux commentaires sont légion. Comme le relève les journalistes français, Vincent Coquaz et Ismaël Halissat, dans leur ouvrage La nouvelle guerre des étoiles, des sociétés douteuses s’organisent sur les réseaux sociaux pour proposer à des clients de rembourser discrètement leurs achats en ligne en échange d’un commentaire dithyrambique sur Amazon & Co.  

Je te note, tu me notes

L’enquête menée par le duo de journalistes lève aussi un coin du voile sur les conséquences, parfois violentes, pour les travailleurs des notes laissées par les internautes. Primes de fin d’année conditionnées aux points laissés par les clients en ligne, restaurateurs ruinés pour quelques mauvais avis, travailleurs de l’économie collaborative suspendus pour une étoile manquée…  Un système auquel les consommateurs participent à leur insu et qui pourrait tout aussi bien se retourner contre eux. Car demain, relèvent les auteurs, cela pourrait bien être au tour des restaurateurs d’utiliser des applis pour coter leurs clients. “Untel ne consomme pas d’alcool, s’attarde trop longtemps à table sans consommer, a des enfants en bas âge ? Pas de chance, toutes les tables sont réservées cher monsieur…

L’humanité n’a plus de valeurs… J’ai vu des bornes à la sortie des toilettes dans les aéroports – lieux fréquentés par 10% des plus riches d’entre nous – où l’on invite les usagers à appuyer sur des smileys pour évaluer le niveau de propreté. En fait, les riches notent les pauvres qui se lèvent à cinq heures du matin pour nettoyer leur merde. Et on trouve ça 'ludique'…", s’insurge Blanche Gardin dans un de ses sketchs à l’humour provocant. Culte de la performance, compétition néolibérale, méritocratie … Pour expliquer le succès des notations, il serait tentant de dégainer les grands concepts. Pour la psychanalyste Bénédicte Vidaillet, auteure de Évaluez-moi, c’est aussi dans nos propres ressorts psychologiques, entre besoins de reconnaissance et de comparaison sociale, qu’il nous faut farfouiller. “Nous sommes conscients des effets pervers mais paradoxalement, nous en redemandons. En fait, nous voulons être évalués et nous souhaitons également évaluer. (…) L’évaluation est devenue une obsession”, confie-t-elle dans le journal suisse Le Temps. Une obsession dont il sera difficile de s’extraire. Aujourd’hui, ne pas laisser d’avis sur un service en ligne est généralement assimilé à … un jugement négatif. 

Pour en savoir plus ...

La nouvelle guerre des étoiles, Vincent Coquaz et Ismaël Halissat, Ed. Kero, août 2020

Evaluez-moi, Bénédicte Vidaillet, Ed.Seuil, 2013