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Quand la mer se retire

© Margot Videcoq © Margot Videcoq

À 33 ans, le diagnostic est sans appel : cancer du sein. Aurélie B. en fait le sujet d'un documentaire radio. Un réflexe vital, une manière de dépasser la colère, la culpabilité, une façon de donner un sens à l'épreuve inexpliquée.


"Il faut que je me lève, que je marche, que je me dirige vers cette porte." Rencontre avec son oncologue, un homme qu'Aurélie estime très sérieux. Trop sérieux. "Je cherche dans ses yeux une accroche, une lueur, un signe qui me rassurerait." En elle, le rendez-vous suscite la peur. Pour restituer la tourmente de ce moment qu'elle commente avec Pierre, son compagnon, la matière sonore est sollicitée : avis de tempête dans la radio qui crachote, bourrasques de vent, signaux de morse, respirations soutenues, vagues d'eau qu'on imagine glacée. Comme la douche qui se déverse sur le couple à l'annonce des résultats médicaux : trois tumeurs. "Un peu comme les lames de fond dans la mer…", se rappelle Pierre. "Tu es pris, tu remontes à la surface, et lorsque ta tête sort de l'eau tu te reprends un rouleau sur la gueule. À chaque mot de l'oncologue ça me faisait un peu ça." Médecin qui, dès la première rencontre, leur a promis la vérité.

La vérité, Aurélie s'est engagée à la restituer dans ce documentaire construit avec la réalisatrice Ecaterina Vidick. Il y a les paroles sincères de sa mère, témoin des épreuves endurées par son enfant : "Ce soir-là, au milieu de la nuit, j'ai voulu aller la chercher. Pour empêcher les chirurgiens d'abîmer son corps." De l'authenticité dans les moments à deux, lorsque Pierre, par exemple, lui rase les cheveux pour anticiper les effets de la chimiothérapie. Un enregistrement pris sur le vif, sans autre aménagement que le réel, où le son de la radio allumée se mêle à celui, mécanique, de la tondeuse glissant sur la tête d'Aurélie et à un trait d'humour : "Est-ce que je ressemble à mes frères ?"

Il y a aussi la justesse du montage et des matières sonores choisies pour organiser le récit de bout en bout. D'une scène réalisée au pied de l'arbre qui réconforte le couple, un glissement léger fait de chants d'oiseaux mène vers les chuchotements intimes d'Aurélie : "La main de Pierre. Sous mes pieds le gouffre. Je disparais sous le manteau de la maladie. Je suis jeune, trop jeune, puis un jour le malheur est là. Le cancer terrifie." Du bois de la Cambre à l'hôpital parisien, de leur appartement bruxellois aux plages du Finistère, des paroles réflexives aux scènes d'action, les transitions sont fluides. Parfois, le son de la mer assure cette mission, parfois c'est une respiration, Les mots bleus chantés par un enfant, ou des compositions musicales originales. Tout cela participe à l'équilibre établi entre réflexion et action, entre l'explicite et le suggéré, entre la peur et la légèreté.

"Quand la mer se retire, dit Aurélie, elle découvre plein de choses qui étaient sous l'eau." Comme les ressources insoupçonnées qui émergent lorsque l'on se retrouve confronté à une catastrophe intime : l'amour, le soutien, l'énergie, les amitiés, la résilience… Le documentaire raconte tout cela.

Pour en savoir plus ...

Quand la mer se retire • Aurélie B. et Ecaterina Vidick • 54 min • à écouter sur www.souncloud.com (chercher acsr_bxl Quand la mer se retire)

"Le micro pour éloigner la brutalité du vécu"

Aurélie B. signe son premier documentaire sonore, co-réalisé avec Ecaterina Vidick. Une mise en récit thérapeutique.

En Marche : Dans quelles circonstances est né Quand la mer se retire ?

Aurélie B. : À 33 ans, j'ai appris que j'avais un cancer du sein. Tout a basculé. Je devais être soignée rapidement. Ça durerait presque une année avec des allers-retours à l'hôpital, un univers que je ne connaissais pas et qui me terrifiait. J’ai immédiatement voulu collecter des bouts de cette distorsion de mon réel, raconter ce que représentait cette parenthèse sociale, l’expérience de la peur de cette maladie. J’ai donc commencé à enregistrer avec mon micro des séances de chimiothérapie, des moments en famille, entre amis… Et j’ai pris conscience du relief que la maladie donnait à ma vie et à celle de mon compagnon.

EM : Le micro créait-il une distance bienvenue par rapport à ce que vous viviez ?

A.B : Le micro m’a permis d’éloigner la brutalité de la réalité que je vivais. Je m’adressais à un auditeur, et plus particulièrement à une auditrice, une femme qui aurait vécu ou vivrait le même type d’épreuve. Il me sortait de mon isolement, de ma culpabilité. C’est aussi grâce à ce dispositif que j’ai cultivé mon humour, noir parfois mais toujours là. Quelque part il m’a permis de mieux me connaître en définissant mon personnage.

EM : On a parfois l'impression que vous regardez une autre femme…

A.B : J’avais besoin, pour traverser ces peurs, ces épreuves physiques et psychiques, de faire de moi une autre. Ce n’était pas mon corps qui était opéré mais celui d’une autre, d’une malade. Mon corps ne m’appartenait plus. Il était devenu médecine, médicaments, prises de sang, effets secondaires. Concevoir cet épisode comme un récit, une histoire et moi-même comme un personnage a participé à un processus thérapeutique spontané.