Editos

Quelle démocratie pour demain ?

Resserrer les liens entre le monde politique et les citoyens est un enjeu réel. La montée des extrémismes et le taux d’abstention dans certains pays voisins attestent de cette crise de confiance dans nos démocraties. Mais quelle est la bonne réponse ? Débat compliqué, qu’il faudra mener urgemment pour trouver ensemble les bonnes solutions.

4 min.
Élisabeth Degryse

Élisabeth Degryse

Ces dernières années, les initiatives ne cessent de se multiplier pour approcher les citoyens et les intégrer le plus directement possible dans le processus démocratique. En 2021, malgré les contraintes liées à la crise sanitaire, Bruxelles inaugurait son processus avec la mise en place des premières commissions délibératives. " Pour la première fois, des citoyens tirés au sort seront associés au travail parlementaire ! (…) Les Bruxellois peuvent surveiller leur boîte aux lettres dès la fin de ce mois et s’apprêter à recevoir une invitation à s’impliquer concrètement dans les prises de décisions qui intéressent leur Région ",  se réjouissait Rachid Madrane, Président du Parlement.

Les mêmes commissions avec des citoyens existent aussi au Parlement de Wallonie. Les modalités diffèrent, mais la volonté reste la même : resserrer les liens distendus entre les citoyens et le politique. Pour lancer son projet de refondation “ Il fera beau demain ”, les Engagés (ex-cdH) ont choisi la formule la plus directe possible en organisant une consultation populaire sur une série de thématiques. Plus récemment encore, deux nouvelles initiatives ont vu le jour dans le domaine de l’institutionnel et de la santé. Comme déjà évoqué dans En Marche, la perspective de 2024 est identifiée par certains comme une ligne de mire en matière de réforme de l’État. Dans ce contexte, le gouvernement fédéral tente d’innover à son tour en mettant en ligne la plateforme Un pays pour demain .  Dans le même ordre d’idée, la Région wallonne a lancé la plateforme Proxisanté pour alimenter la réflexion sur les questions d’organisation de la première ligne.

Le biais du numérique

Ces initiatives pourraient séduire. Les politiques se soucient de l’avis des citoyens, essayent de comprendre ce qu’ils vivent. Mais le processus est sans doute un peu rapide et passe sous silence plusieurs biais. La mise en ligne de ces enquêtes présuppose que tout un chacun ait accès à internet afin de répondre aux questions. Or, selon le baromètre de la fondation roi Baudouin, la fracture numérique reste importante. "La crise du coronavirus a clairement démontré les opportunités que permettent les technologies numériques. Mais elle a aussi douloureusement révélé que tout le monde ne suivait pas le mouvement, ce qui entrave la participation de certaines personnes à la vie sociale et l’accès à leurs droits. Nous devons éviter que les bénéfices de la numérisation croissante de la société profitent d’abord et surtout aux groupes socialement, culturellement et économiquement avantagés, accroissant ainsi les écarts entre les groupes sociaux." 

La démocratie directe et citoyenne ne peut s’improviser.

Les chiffres parlent de manière claire. Si 90 % de la population belge est bien connectée à internet, 40 % de la population dispose de compétences numériques faibles. Autrement dit rien ne permet d’affirmer que les citoyens comprennent bien ce qui se joue sur ces sites. Et c’est là le deuxième biais : la présupposition que le niveau de compréhension des citoyens est suffisant pour en faire de réels acteurs, chacun isolé derrière leur PC. 

Un autre biais est que ce type de consultation ne mobilise souvent que les personnes déjà informées ou très insatisfaites, ce qui nous fait dire que ces consultations directes doivent être complétées par d’autres récoltes d’avis médiées par des acteurs de terrain. Dans le cadre de l’éducation permanente, des acteurs comme le secteur associatif et les mutualités ont développé des outils pour accompagner le public à décoder les enjeux pour être des citoyens actifs, capables de répondre, le cas échéant, à ces formes de démocratie directe. Mais ces outils n’ont pas été ici mobilisés.

Au sortir d’une crise sanitaire comme celle que nous avons vécu, il aurait été de bon ton de mettre ce sujet sur la table

Par ailleurs le choix des thèmes, particulièrement en ce qui concerne la réforme de l’État, est par définition orienté et ne permet pas à chacun de s’exprimer. L’enquête, par exemple, n’aborde pas une seule fois le mot santé ! Au sortir d’une crise sanitaire comme celle que nous avons vécu, il aurait été de bon ton de mettre ce sujet sur la table, d’oser entendre les réactions des uns et des autres. 

Autre écueil, et non des moindres, ce genre d’enquête grand public en ligne ne fait que déforcer encore le travail des corps intermédiaires que nous sommes et qui nous permet de toucher un public beaucoup plus large. En tant que porte-voix de nos membres, nous demandons à être entendus sur les thématiques évoquées. Si la seule réponse des politiques à nos sollicitations, c’est de nous dire de répondre aux questionnaires, nous voilà bien coincés… 

Entendons-nous bien. Notre objectif n’est pas de vouloir empêcher ces évolutions dans les manières de consulter la population. Mais la force de notre société belge, c’est aussi ses corps intermédiaires, cette société civile organisée que nous sommes. Nous avons sans doute aussi nos propres enjeux de modernisation à relever dans nos mécanismes de représentativité et de débats internes, mais notre rôle reste essentiel dans la structuration de la parole de nos membres. 

La démocratie directe et citoyenne ne peut s’improviser. Renforcer cette dynamique, c’est prendre et faire ensemble un chemin culturel, qui s’inscrit dans le temps et les générations et qui devra trouver sa juste place à côté de notre démocratie participative instituée historiquement au départ de l’associatif et du dialogue permanent entre pouvoirs publics et la société civile (au travers de la fonction consultative, la co-gestion ou la gestion paritaire).