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Esclave malgré lui

© 12 years a slave © 12 years a slave

L’abattage des arbres, la coupe de la canne à sucre, la récolte du coton..., les mains de Solomon Northup ne connaissaient rien de tout cela. Il y a peu, elles bordaient les enfants, gambadaient sur les cordes d’un violon, saluaient la bonne société new-yorkaise ou encore, attendrissaient une femme.


Aujourd’hui, ses doigts ne lui appartiennent plus. Ils travaillent, suent, souffrent pour Maître Epps, planteur de coton, opiniâtre croyant et crapule en même temps.

Les malheurs de Solomon, homme noir “instruit”, new-yorkais, père de famille et musicien, commencent en 1841 lorsqu’il part en tournée en compagnie de deux hommes d’apparence honnête. Du jour au lendemain, au sortir d’une beuverie, ses compagnons roublards le vendent, telle une marchandise, à un réseau clandestin de négriers. Le genre de bande qui kidnappe en bonne et due forme des hommes, des femmes et des enfants pour en tirer profit dans les états esclavagistes du Sud des États-Unis.

Des premiers contacts avec d'autres compagnons de galère Solomon apprendra que, pour rester en vie, il lui faut étouffer son savoir, taire son instruction, oublier qu’il est né libre. Il est désormais la propriété de Maître Epps, comme tous les noirs de la plantation. Si l’un d’eux manque de docilité, le fouet, le viol font leur œuvre et convainquent du caractère irréversible de la situation.

Solomon fait profil bas. Il se soumet aux règles du jeu. Lui qui refusait d’être assimilé à la destinée des esclaves, lui qui voyait le droit et la justice comme des recours pour sortir de l'impasse, va petit à petit accepter les souffrances des soumis, son chant ne dit pas autre chose, en prenant part au gospel dédié à un camarade tombé à l'ouvrage. Un corps noir et usé dans la blancheur du coton.

Douze années d’esclavage amèneront l’homme à se questionner sur les rapports de domination, sur la violence du système esclavagiste et sur la foi, vécue différemment que l’on soit dominant ou dominé. “Un jour ou l’autre tu devras répondre de ce péché”, crie Solomon à Maître Epps lorsque celui-ci fait claquer le fouet sur le dos de la jeune Patsey, faisant gicler la chair sous un soleil brûlant. “Ce n’est pas un péché!, rétorque Epps, Un homme fait ce qu’il veut avec sa propriété.” Et le bourreau de continuer son œuvre de destruction, textes d’évangile à l’appui.

Plan large sur une infamie

J’ai réalisé 12 Years a Slave pour donner à voir une époque et un phénomène qui n’avaient jamais été montré dans sa réalité”, dit Steve McQueen. Le réalisateur n’identifie qu’une vingtaine de films tournés sur l’esclavage et les trouve fort peu satisfaisants. “Quand vous regardez les films sur ce thème, vous vous rendez compte qu’ils ne traitent jamais de la vie quotidienne des esclaves, de l’horreur que ça pouvait être. Pour rester fidèle à la réalité, je devais être alerte, concentré et n’avoir qu’un but: la vérité.(1)

Steve McQueen offre des images réalistes de cette infamie. Elles tordent le ventre. Mais il évoque aussi l’esclavage mental auquel sont soumises ses victimes. Avec cette scène, par exemple, où Solomon, aux yeux de tous, pend au bout d’une corde et s’en tire de justesse en se tenant sur la pointe des pieds. Une scène longue et dure qui évoque la souffrance psychologique subie par les esclaves qui s’interdisent de l'aider par crainte de recevoir une punition similaire.

Après Hunger (faim, 2008) et Shame (honte, 2011), le réalisateur, d’abord formé aux arts plastiques, prouve avec 12 Years a Slave qu’il est à la hauteur du cinéma engagé qu’il entend défendre. Pour mettre en images le récit autobiographique de Solomon Northup (qui a vraiment existé), il ajuste parfaitement la force du propos aux choix esthétiques. Un film qui engouffre véritablement le spectateur et ne le laisse pas intact. Un film qui rend groggy une salle de cinéma entière, empathique lorsqu’une spectatrice éclate en sanglots. C’est rare.


Pour en savoir plus ...

>> 12 Years a Slave • de Steve McQueen • avec Chiwetel Ejiofor, Michael Fassbender, Benedict Cumberbatch, Brad Pitt… • 2014