Retour à Cinéma

Hôpitaux : l'envers du décor

Loin des séries TV médicales et de leurs constructions stéréo typées, Hippocrate, actuellement dans les salles obscures, raconte l'hôpital comme les patients ne le verront probablement jamais. Puissant jusqu'à la dernière minute.


Parler de l'hôpital, révéler ses grandeurs et ses turpitudes, ses enjeux humains surtout, sans sombrer dans la caricature. Voilà bien la principale réussite du film de Thomas Lilti, cinéaste mais aussi médecin généraliste et ancien médecin hospitalier en France. Benjamin, son protagoniste principal, jeune interne à peine sorti des études, se retrouve soudain bombardé coresponsable d'une vingtaine de patients dans un hôpital public. Au début, il croit s'en sortir pas trop mal. Mais l'autosatisfaction est de courte durée. À la suite d'une bourde monumentale, un patient meurt. Qui est responsable : lui-même ou sa hiérarchie qui l'a laissé totalement livré à lui-même dans un service où la technologie et le professionnalisme ne sont pas au point ?

Un dialogue possible ?

Très vite, Hippocrate plonge le spectateur dans le fourmillement et le stress de l'hôpital dont les sous-sols, glauques et fonctionnels, font davantage penser à une usine qu'à un lieu de soins. La trame de ce décès, traumatisant pour Benjamin, ouvre un premier chantier narratif : la responsabilité des soignants, souvent bien seuls face aux décisions à prendre, lourdes de conséquences ; et leur sentiment de culpabilité (tous n'en auront pas) lorsque cela tourne mal.

Mais une autre trame émerge rapidement. Profitant des rares moments de dialogue possible avec les soignants, une patiente très âgée, à la veille de son opération, confie qu'elle ne souhaite pas qu'on s'acharne sur elle, au cas où... Elle ne se livre pas à n'importe qui : à Abdel, un interne algérien, plus âgé et plus expérimenté que Benjamin.

L'interne a déjà "vécu", il sent la détresse humaine là où elle se niche, il a ses méthodes propres et son "feeling". Et malgré la précarité de son statut d'expatrié déraciné (qui le contraint à accepter des conditions de travail encore plus pénibles que les autres internes), il accepte de partager son expérience avec son jeune confrère. Abdel, fusible idéal, sera bien peu écouté par sa hiérarchie...

Entre documentaire et fiction

Le film est criant de vérité. On ne sait trop si l'on est dans le registre du documentaire ou de la fiction. Mais, capté par la justesse des personnages, on ne se lasse pas une seule minute. En s'entrecroisant via le jeu des rapports hiérarchiques de l'hôpital, les deux trames principales font émerger quelques-uns des enjeux cruciaux qui se jouent dans l'hôpital d'aujourd'hui.

Soigner à tout prix, y compris pour de sordides raisons financières ou organisationnelles ? Ou, au contraire, accompagner le patient dans ses souffrances ? Technicité ou présence "aux côtés de" ? Manipulation des familles ou transparence institutionnelle ? Chacun pour soi face au poids des responsabilités (au risque d'alimenter les conflits entre équipes) ou solidarité entre soignants (au point de cacher sciemment la faute médicale à une famille éplorée) ?

Le film dénonce, par ailleurs, les rythmes de travail hallucinants imposés à des internes sous payés, tout autant que la logique de rentabilité pratiquée par des gestionnaires dépourvus de toute "culture" de soins.

Thomas Lilti, qui pratique toujours, ne cache pas la dimension autobiographique de son film. Celui-ci captive de bout en bout parce qu'il facilite la projection du spectateur dans chacun des protagonistes. Et si c'était moi, le patient qu'on n'écoute pas, qui délire, qui veut en finir ? Et si c'é tait moi, celui qui "pique" avec maladresse ou qui décide de débrancher le respirateur ?

"Médecin, c'est pas un métier, c'est un espace de malédictions..." se confie Abdel, lors d'un des moments de catharsis bien nécessaires au personnel de l'hôpital pour évacuer les tensions et les doutes. La dernière minute du film, nécessaire, viendra nuancer bien à propos ce sombre jugement.

Pour en savoir plus ...

>> Hippocrate • de Thomas Lilti • avec Vincent Lacoste, Reda Kateb, Jacques Gamblin, Marianne Denicourt… • 1h42.