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Des obus qui fertilisent

Des obus qui fertilisent © iStock

Faire converger les enjeux climatiques et de justice sociale : mission impossible ? Pas si sûr, rétorque le Mouvement ouvrier chrétien. À condition d’oser repenser la démocratie. Démonstration.


Quels que soient leur appartenance politique et leur niveau de pouvoir (européen, fédéral ou régional), les femmes et les hommes que nous élirons le 26 mai prochain font d’ores et déjà partie d’une espèce en voie de disparition. Ils appartiendront, en effet, à la dernière ou à l’avant-dernière génération politique capable d’infléchir l’évolution des émissions de gaz à effet de serre (GES), principaux responsables du réchauffement climatique. D’ici 10 à 15 ans, après leur mandature, si ces émissions restent à leur niveau actuel, la planète entrera dans une série de phénomè­nes géophysiques d’une ampleur et d’une vitesse inégalées qui seront, selon toute vraisemblance, irrévocables et non-maîtrisables. 

Martelée par une cohorte de plus en plus large de scientifiques crédibles, cette perspective – propre à ce que certains appellent "l’Anthropocène" – est proprement sidérante. De là, les nombreuses manifestations de déni qu’elle continue de susciter. De là aussi – et c’est plus heureux ! – l’objectif auquel s’est astreint l’Union européenne d'arriver à un taux nul d’émission de gaz à effet de serre (GES) à l’horizon 2050. Un objectif colossal (utopique, diront certains) tant nos activités dépendent étroitement des énergies fossiles. 

Gilets jaunes

C’est dans ce contexte d’urgence locale et internationale qu’ont surgi divers mouvements spontanés de type "gilets jaunes". Confinés jusque-là dans une sorte d’invisibilité sociale, leurs membres ont voulu rappeler que ces enjeux climatiques sont principalement portés par des catégories sociales libérées des contraintes immédiates : se nourrir, se vêtir, se déplacer… "Pas de taxe environnementale sur les carburants !" ont-ils d’abord scandé. Puis, plus généralement, "pas touche à nos emplois sous prétexte de réorientations socio-économiques plus écologiques". Du coup s’est enflammé un débat "fin de mois ou fin du monde", décliné tantôt avec des velléités d'"autoritarisme vert", tantôt avec des appels au maintien de la cohésion sociale et à de nouvelles manières d'exercer la démocratie : plus directes, plus participatives, plus continues.

Bisounours

La démocratie, justement… À l’ouverture de sa 97e Semaine sociale, le Mouvement ouvrier chrétien (dont la Mutualité chrétienne est l’une des cinq organisations constitutives) a rappelé sa place, située au cœur-même de son projet. Les 400 participants se sont penchés sur les façons d’articuler justice sociale et justice environnementale. Posant d'abord un constat, les orateurs n’ont pas fait dans le bisounours. "Nos instances et nos groupes locaux ont du mal à faire de la transition écologique une véritable priorité syndicale et de mouvement", a reconnu Anaïs Trigalet, chargée de mission au MOC. "Comment se fait-il que les mouvements sociaux ne soient vraiment pas en première ligne dans la lutte contre la crise environnementale ?" a tonné Catherine Larrère, professeure émérite à l’Université de Paris, Panthéon Sorbonne. "Pourquoi les syndicats n’ont-ils pas invité la géniale Greta Thunberg à discuter de la convergence de nos luttes ?" a renchéri Daniel Tanuro, auteur de l’Impossible capitalisme vert et militant éco-socialiste. Les uns et les autres ont rappelé que le réchauffement du climat, tant en termes Nord-Sud que chez nous, n’est ni juste ni homogène : ses effets s’abattent bien plus rudement sur les moins nantis que sur les gros consom­mateurs/pollueurs. 

Échec

Que faire dès lors ? Comment réagir sachant que la piste du "développement durable", proposée comme alternative depuis trente ans, a échoué à infléchir les courbes d’émissions de GES ? Les tenants de quatre autres courants de pensée (transition juste, décroissance, éco-socialisme et écologie sociale) se sont globalement accordés sur la nécessité de remettre en question le capitalisme, vu son caractère intrinsèquement productiviste. "Le mythe de la croissance et de l’économisme est terminé, souligne le politologue et objecteur de croissance Paul Ariès. Avec lui s'éteint l’idée que ‘plus’ égale nécessairement ‘mieux’". Dénonçant "l’explosion obscène des inégalités sociales", il estime vital de mieux choisir "ce que nous produisons, comment et pour qui". 

Mais encore ? Et qui va décider ? Les réponses ont fusé. Multiplier les îlots de gratuité (eau, énergie, transports en commun, restauration scolaire…) mais couplée avec des règles de bon usage. Restaurer les coopératives comme antidotes à la concurrence et à la compétition. Décentraliser les choix politiques au sein d’assemblées populaires communales où l’idée de concertation sociétale pourrait s’exercer tous azimuts. Construire dans les entreprises une "écologie des revenus" (avec salaires planchers et plafonds). Et… réhabiliter la réduction du temps de travail. Autant d’"obus de décolonisation des imaginaires, destinés à déniaiser les mouvements sociaux productivistes", selon l’image de Paul Ariès. Loin, très loin, de toute écologie sacrificielle ou culpabilisatrice.

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