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Économie de l'attention : choisir, ce n'est pas renoncer

Économie de l'attention : choisir, ce n'est pas renoncer Les écrans rognent bien souvent sur les heures de sommeil.

Avec une capacité de concentration moyenne de neuf secondes, l'Homme du XXIe siècle éprouve visiblement des difficultés à fixer son esprit sur une tâche précise. En moyenne, il active son smartphone à trente reprises par heure éveillée.


Notifications, mails, lecture automatique de vidéos, … Tous ces dispositifs conduisent à une érosion de notre faculté à rester attentif, à ne pas décoller d'une activité. Sauf pour les réseaux sociaux, qui parviennent à monopoliser l'attention. Difficile d'évaluer le temps passer à " scroller ", à faire défiler son fil d'actualité sans fin. Une certitude cependant : il est difficile de s'en détacher. Pire encore, de s'en passer.

Une notification apparaît au bout de trois minutes d'une pause lecture. Le geste est humain : le smartphone prend le dessus sur le livre. À peine le contenu de cette alerte dévoilé que son importance semble déjà relative. Pourtant, l'utilisateur reste connecté et en profite pour faire un tour de son actu, sans cesse alimentée. Idem pour la vidéo, avec un chiffre éclairant: sur YouTube, 70% des visionnages viennent du système de recommandation. En clair, 70% des vidéos regardées ne correspondent pas à la recherche initiale. Elles étaient donc, en quelque sorte, non voulues.

Sur Youtube, 70% des vidéos visionnées sont suggérées par la lecture automatique. Elles ne sont, en quelques sortes, pas voulues initialement. 

Pour illustrer ce rapport à la concentration et la grande difficulté à se focaliser sur une seule tâche à la fois, un simple coup d'œil sur nos pratiques personnelles en dit long. Sur les 2h30 que le citoyen européen passe en moyenne quotidiennement sur son smartphone, combien sont des heures qui lui sont exclusivement dédiées ? Piqué sur les heures de boulot, rogné sur le temps de sommeil ou sur les interactions sociales, un constat s'impose : le temps d'écran empiète sur les autres activités. Si ces technologies nous font parfois gagner du temps, elles amoindrissent la qualité de celui-ci. Discuter trente minutes sans détourner le regard vers son écran devient rare, lire un livre sans décrocher de la page est devenu un acte de lutte permanente contre la distraction digitale.  

Photo de l'ancien travailleur de chez Google Tristan Harris lors d'une conférence.

Les ressorts exploités sont aussi simples que pernicieux : "Le véritable objectif des géants de la technologie est de rendre les gens dépendants, en profitant de leur vulnérabilité psychologique, avertissait Tristan Harris, ancien philosophe produit chez Google."Internet pirate votre cerveau", martèle-t-il aujourd'hui pour mettre en garde contre les dérives de son ancien employeur et des géants de la tech, les fameux GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple).

Prendre le temps

" Captologie " : derrière ce nom aux allures scientifiques se cachent les techniques de détournement de l'attention de l'utilisateur du web. Design léché, confort d'utilisation et intuitivité poussés au maximum… des centaines d'ingénieurs travaillent à rendre l'utilisation de leur site le plus agréable possible. Faciliter l'usage, mais surtout garder l'utilisateur sur la page. Le modèle économique derrière les géants du web se base en effet sur le temps que l'utilisateur passe sur l'application ou le site. Plus il y reste, plus l'entreprise génère de profits. Car il serait bien naïf de penser que Facebook, Google et autre Snapchat sont réellement gratuits. Ce qu'ils monnaient, c'est l'attention que l'on y consacre et qui sera vendue aux annonceurs. Tout est mis en place pour que l'utilisateur se connecte et reste le plus longtemps possible. Des moyens techniques invisibles et insidieux. Des moyens financiers colossaux. L'utilisateur se trouve bien démuni pour affronter l'artillerie lourde mise en place.

Tout couper ?

La solution serait-elle de se couper de tout ? On imagine difficilement aujourd'hui vivre sans les technologies. Qu'il s'agisse des mails professionnels, des messageries instantanées pour organiser un verre ou d'une plateforme photo pour aider à l'inspiration ; qui se passe des géants de la tech se trouverait aujourd'hui en marge, mais passerait également à côté d'outils. Une étude de l'UNICEF publiée en 2017 démontrait les atouts éducatifs des smartphones chez les adolescents. Ouverture sur le monde, facilité à socialiser, développement de l'hyper-attention… tout en mettant en garde contre les dérives. Cela vaut aussi pour les adultes. Plutôt que de bannir totalement les technologies, il serait plus efficace de les questionner et d'en faire un usage conscient. Ai-je vraiment besoin de voir ça ? Est-ce le bon moment ? Des questions aussi simples améliorent l'utilisation et aident à lui donner un sens, un but souvent oublié dans le flux permanent.

Bruno Patino évoque quatre ordonnances : sanctuariser, préserver, expliquer et, finalement, ralentir.

Questionner le sens

Dans son essai La civilisation du poisson rouge, Bruno Patino évoque quatre ordonnances pour un usage raisonné des technologies pour retrouver "une nouvelle sagesse, un nouvel apprentissage de la liberté " : sanctuariser (garder des lieux hors connexion), préserver (consacrer un moment hors connexion), expliquer (et prévenir des dérives) et, finalement, ralentir. Le googleur repenti a lancé l'association Time Well Spent. Son programme est clair : "Nous envisageons un monde où la technologie soutient notre bien-être commun et la création de sens". Non pas décrocher totalement. Plutôt soumettre notre smartphone à notre conscience, et non l'inverse.

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