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Faire son "coming out social", une délivrance ?

Faire son (c)AdobeStock

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, "grimper" dans l'échelle sociale n'est pas monnaie courante. La plupart du temps, les personnes issues d'un milieu social y restent. Et lorsqu'elles parviennent à s'en extraire, elles déchantent.


"Le plus difficile n'est pas de monter mais en montant de rester soi", citait l'historien Jules Michelet. Car c'est bien là que se situent les enjeux de l'ascension sociale. C'est loin d'être un scoop : notre société est historiquement et socialement hiérarchisée : on retrouve les classes populaires et ouvrières, les classes moyennes et enfin les classes aisées et privilégiées. De manière générale, il est difficile de changer de classe sociale. C'est ce que Marx et Bourdieu appellent communément la "reproduction sociale". En (très) résumé, un fils d'ouvrier a plus de chance de devenir ouvrier et un fils de cadre, un cadre.

La société belge n’échappe pas à cette règle, bien que le clivage entre classes sociales d’un point de vue intellectuel soit plus marqué en France, par exemple. Un récent rapport de l’Observatoire belge des inégalités pointe qu'"en Belgique, la prise de conscience de l’intensité de la reproduction sociale a poussé les autorités à prendre des mesures depuis plusieurs décennies. Parmi ces mesures, on peut citer, en communauté française, les dispositions relatives à la discrimination positive depuis les années 1990 ou le décret mixité dans les années 2000, visant à assurer plus de mixité sociale au sein des écoles, postulant que la concentration d’enfants défavorisés était susceptible de renforcer leurs difficultés. Pourtant, au début du XXIe siècle, la reproduction sociale est encore extrêmement intense en Belgique.” 

Une théorie libérale répandue de longue date contredit ce processus social : le rêve américain prétend que toute personne pourvue de volonté de réussir et qui travaille ardemment peut accéder à une vie aisée. De cette idée découle le principe de méritocratie, développé par le sociologue britannique Michaël Young. Mais alors, "Quand on veut, on peut" ? Pas si sûr.

Entre honte, revanche et acceptation

Cet imaginaire collectif encourage des jeunes à vouloir accéder à des classes "supérieures" à la leur, croyant au principe de méritocratie : "Étudie bien et tu auras un bon emploi". Certains y arrivent. Ils espèrent alors une plus grande reconnaissance de la société, une valorisation de soi, une meilleure position sociale... La vision péjorative du milieu populaire entraine en effet un sentiment de honte chez les personnes socialement dévalorisées. Edouard Louis, auteur de Changer : méthodedécrit la manière dont il s'est adapté à sa nouvelle classe sociale qu'est la bourgeoisie parisienne. Originaire de Picardie et d'un milieu populaire qu'il décrit comme violent et homophobe, il dépeint sa trajectoire vers une classe sociale qu'il croyait plus "tolérante" car plus "cultivée". Pensant s'épanouir en passant d'une classe à l'autre, Edouard Louis raconte que la "success story" espérée se révèle finalement une "failed story"Dans le podcast Quoi de meuf, il confie : "Je suis allé jusqu'à changer mes dents, ma voix, mon accent. Quand j'étais devant un miroir, je m'entrainais à rire ou à parler d'une manière différente. Mais d'avoir fait tout cela me permet aujourd'hui d'avoir un regard social sur ce monde et de le critiquer." 

La question de la mobilité sociale est au cœur de nombreux romans et essais d'auteurs. Dans, Illégitimes, Nesrine Slaoui, journaliste de 27 ans, porte le regard d'une femme racisée, venant d'un milieu populaire et côtoyant des milieux élitistes. Elle résume ses propos dans Le Monde : “J’ai compris que j’appartenais à la classe dominée quand j’ai mis un pied dans la classe dominante”. À la notion de “transfuge de classe”, elle privilégie celle de “cheval à bascule” entre deux univers : un monde élitiste (incarné par sa profession) et populaire (incarné par sa famille). Dans le podcast Quoi de meuf, elle clame haut et fort ses origines culturelles et sociales et n'en éprouve aucune honte. Les termes d'"ascension sociale", de “réussite”, explique-t-elle, la dérangent car ils impliquent une forme de trahison envers ses origines, comme s'il fallait se soustraire de ce que l'on est pour s'intégrer à sa nouvelle communauté. En tant que femme racisée, la notion d'"ascension sociale" n'est qu'illusion car "on ne franchit pas la barrière raciale. Et c'est la plus violente. On change de classe sociale mais on ne change pas de race. Dans la sphère dans laquelle j'évolue, je suis toujours perçue comme une femme maghrébine, avec les biais cognitifs qui y sont liés."

Finalement, ne s'agirait-il pas d'évincer une fois pour toute cette dimension hiérarchique et de classe sociale ? À entendre les personnes qui ont fait l'expérience de changement de classe, aucune ne prévaut sur l'autre. Comme le clame Nesrine Slaoui, la réussite sociale est sans doute très simplement le choix de mener la vie à laquelle on aspire, sans complexe, ni jugement de l'autre. L'enjeu majeur, étant, la lutte contre les inégalités sociales et les violences qu'elles engendrent.

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