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Pourquoi tant de haine ? 

Pourquoi tant de haine ?  (c)AdobeStock

Insultes, rejet des médias et complotisme, homophobie, racisme… Les propos haineux ont de plus en plus pignon sur rue. Comment expliquer ce "coming out" de la haine qui se généralise dangereusement ?    


La haine : un sentiment redoutable, dangereux, un poison diffus qui coule dans les veines et s'installe insidieusement. Si la haine inquiète autant, c'est parce qu'elle semble exister en chacun de nous, tapie dans l'ombre, terrée dans l'attente d'un éveil destructeur. "J'ai en moi un trésor de haine et d'amour dont je ne sais que faire", soupirait d'ailleurs D'Albert, jeune oisif qui traîne son ennui dans les pages du roman de Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin. Pour la plupart d'entre nous, la haine n'atteint jamais l'éclosion. Certains, parfois, se laissent envahir par elle. Les exemples sont malheureusement légion au fil de l'Histoire : Arméniens, Juifs, Tutsis, Yézidis, Ouïghours… Ces populations rappellent que le génocide – et son terrifiant "effet de groupe" - est sans doute l'expression la plus totale de la haine : on ne tue plus l'autre sous le coup de l'impulsion ; on l'assassine à nouveau chaque jour, jusqu'à l'anéantissement de ce qu'il représente et de ce dont on le croit responsable… Dans un monde en noir et blanc, où il n'existe que des coupables et des victimes, la haine peut vite se montrer contagieuse.

Les "raccourcis" du clavier
L'avènement des réseaux sociaux et de leurs plateformes de discussion semblent avoir accentué cette binarité de la société. Si l'on n'est pas d'accord avec vous, c'est qu'on est forcément contre ce que vous êtes ! On le remarque aujourd'hui avec les débats plus que houleux autour de la vaccination anti-Covid en général : l'art de la conversation et ses nuances s'accordent mal à l'ère numérique. Leur étiolement est renforcé par le syndrome de l'"habitacle de voiture", selon Olivier Ertzscheid, chercheur en sciences de l'information et auteur de Qu'est-ce que l'identité numérique ? : "À l'abri dans votre voiture, vous n'hésiterez pas à insulter ou menacer une personne qui vous a coupé la route ou avance trop lentement, car elle ne vous entend pas. Sur Twitter, Facebook, etc., c'est exactement la même chose : derrière un écran, la parole se libère car elle ne suggère aucune conséquence directe. L'absence physique d'interlocuteur facilite les propos extrêmes, insultants." En 2017, l'agence d'analyse du web Kantar Media a réalisé une étude inédite, intitulée "24 heures de haine sur internet". En un jour, elle a comptabilisé sur la toile mondiale…. 200.456 insultes. L'équivalent de deux injures par seconde. Et encore, il ne s'agissait que d'un relevé effectué sur des forums publics et qui s'est limité à une liste de 200 mots. Les invectives racistes ou antisémites ne sont même pas venues gonfler ce chiffre exorbitant car les mots "juif", "arabe" ou "musulman" ne sont, par définition, pas des insultes. Par contre, ils sont bien présents dans une multitude de commentaires haineux.

La haine, un discours
Le discours de la haine peut avoir plusieurs visages : là où son pendant direct va s'appuyer sur des menaces verbales et la négation de l'autre, la haine dissimulée va s'articuler autour de stéréotypes, de préjugés, de propos généralistes. Serait-il plus facile de haïr une masse indistincte, un objet, un danger – réel ou imaginaire - qu'une personne en particulier ? Eric Zemmour, dans l'annonce de sa candidature officielle à l'élection présidentielle française, a prétexté le "naufrage de la France" pour attiser la haine de ses partisans : haine de l'étranger, des "islamo-gauchistes", du féminisme… Certaines franges politiques l'ont bien compris : quand des éléments stables sont menacés, cela crée une confusion qui demande des réponses simples, des certitudes. "La haine est une de ces réponses, souligne le psychiatre Daniel Zagury. Elle va désigner un ou plusieurs coupables, qui vont jouer un rôle de bouc émissaire sur lequel elle va pouvoir se déverser." Puisant ses origines dans la peur, la haine se nourrit de grands bouleversements, qu'ils soient politiques, économiques…ou sanitaires.
L'absence d'issue concrète à la pandémie et l'angoisse qu'elle suscite pourraient donc expliquer l'épanouissement d'une haine de plus en plus décomplexée, indifférenciée et digitalisée. Pour autant, ils n'en sont pas la seule cause. Au milieu du siècle dernier, l'écrivain afro-américain James Baldwin osait cette réflexion : "J'imagine qu'une des raisons pour lesquelles les gens s'accrochent à leur haine avec tellement d'obstination, c'est qu'ils sentent qu'une fois la haine partie, ils devront affronter leur souffrance." La haine mérite d'être condamnée lorsqu'elle pousse à l'acte de destruction. Mais elle nécessite aussi d'être examinée pour ce qu'elle est : le symptôme d'un mal plus profond, l'expression d'une souffrance qui semble incurable. Alors, peut-être, pourrons-nous commencer à couper le mal à la racine.

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