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Se savoir vivant

Se savoir vivant © iStock

Ces derniers jours, nos cimetières auront repris quelques couleurs ; les disparus chers à nos coeurs auront animés quelques-unes de nos pensées. La mort entre un peu dans la vie. Une incursion précieuse à la santé mentale de notre mortelle condition. Que nous avons, pourtant, tendance à délaisser.


"Notre siècle s'est mis à cacher les cimetières, à bannir les rituels funéraires ostentatoires, à éviter les vêtements de deuil, à apaiser chimiquement la souffrance de l'endeuillé et à ne plus parler de la mort", constate avec tristesse l'écrivain Eric-Emmanuel Schmitt (1). Sa voix est sage, loin de cultiver de la morbidité. Elle est surtout soucieuse de nous rappeler – comme celle de nombreux autres penseurs avec lui – qu'être vivant, c'est être mortel. Quoi que voudraient nous faire penser quelques expérimentateurs transhumanistes à la recherche d'une prolongation infinie de notre carcasse. Et malgré les stratégies que nous déployons pour oublier que, sur cette Terre, nous sommes de passage pour un nombre d'années finalement assez limité. Apprendre à vivre, c'est aussi apprendre à mourir, aux yeux de l'écrivain philosophe. L'éphémère de nos existences – plutôt que de nous angoisser – nous enjoindrait à goûter la vie, plus intensément et davantage en conscience.

Cimetière délaissé mais environnement soigné

Ainsi, parcourir un cimetière entraîne, explique l'écrivain, une forme de "nostalgie à l'avance". Ce sentiment, il ne le décrit pas comme chagrin ou inquiet, plutôt comme un rappel qu'à l'instant présent, nous sommes vivants, et comme "la beauté des êtres, des paysages, des gestes" est précieuse. La poétesse Colette Nys-Mazure partage cet avis : "Aucun doute, la mort affrontée, la mort à laquelle on acquiesce offre à l'existence son surcroît d'élan et de fougue". Les sépultures peuvent donc être un ingrédient utile à cultiver la mémoire de nos ancêtres, mais aussi à renforcer le vivant.

Pourtant, les allées des cimetières seraient moins foulées aujourd'hui. Les pratiques funéraires évoluent. Le choix de la crémation se fait de plus en plus fréquent (une personne sur deux, selon les estimations). Nombre de familles emportent les cendres de leur défunt, sans passer par leur logement au cimetière. "On peut dire que le cimetière n’a plus l’exclusivité du souvenir, analysait José Gerard de l'ASBL Couples et familles, voici une paire d'années déjà (2). On peut dire que la matérialité du lieu où repose le corps du défunt ou ses cendres n’a plus la même importance qu’hier."

Dans le même temps, on remarque aussi un regain d'intérêt pour ces espaces consacrés aux défunts. Préoccupations environnementales et nécessité de gestion du territoire à l'appui. Cette année, 39 cimetières wallons ont encore été labellisés "nature". Voilà qui porte à 165, le nombre de cimetières engagés dans une gestion qui favorise la végétalisation, la biodiversité (3). Sur 3.500 cimetières en Wallonie, il y a encore de la marge mais les campagnes de sensibilisation des communes vont bon train.

Des lieux pour les vivants

Par ailleurs, la détermination de quelques-uns – dont Xavier Deflorenne de la Cellule de gestion du patrimoine funéraire en Wallonie – engage à se soucier à nouveau de ces lieux abandonnés. Ces derniers temps, on reprend davantage conscience que les cimetières sont "des lieux pour les vivants, des outils communautaires et sociétaux, des instruments de passation, que l'on ne doit pas utiliser pour regarder derrière soi, mais face à soi", observe Xavier Deflorenne.

Le domaine est public. S'il n'est pas investi, il ne pourra être préservé ni de l'oubli, ni du commercial. Et le risque est grand. À l'heure où un Halloween gadgetisé pourrait remplacer la Toussaint. À l'heure où les rites funéraires peuvent être achetés sur catalogue all in aux pompes funèbres. À l'heure où en matière de mort, nous semblons préférer l'amnésie.

Certes "Célébrer est superflu. On peut s'en passer. Célébrer ne sert à rien. (…) On peut vivre sans célébrer, constate Gabriel Ringlet (4). Mais pour soulever la vie, pour l'alléger, pour la porter plus haut et plus loin, nous avons besoin de rite. Il ne supprimera pas la souffrance, mais il peut éloigner la désespérance et faire place à la joie, là où, peut-être on ne l'attendait pas." Dans un plaidoyer pour la célébration, le théologien remarque une aspiration profonde et grandissante de nombre de contemporains, à marquer à nouveau la vie de rites. À condition de les ré-enchanter, artistiquement, spirituellement, sensoriellement…