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Un monde taillé pour les hommes ?

Un monde taillé pour les hommes ? (c) iStock

Outils, mobilier, moyens de transport et aménagements publics sont conçus d'après la morphologie humaine standard. Sans toujours tenir compte du fait que la moitié de l'humanité est constituée de femmes, dont le corps diffère de celui des hommes bien plus qu'on ne l'imagine parfois. Ce qui n’est pas sans impact sur leur santé.


Longtemps, le monde a été pensé par des hommes pour des hommes, le masculin étant considéré par défaut comme le modèle standard. "Lorsque nous élaborons un monde censé fonctionner pour tout le monde, il faut que les femmes soient présentes"clame Caroline Criado Perez dans son ouvrage Femmes invisibles (1). La journaliste britannique y répertorie les répercussions, parfois comiques, souvent tragiques, de l'absence de prise en compte des spécificités du corps féminin au cours de l'histoire dans différents domaines, "des transports en commun à la politique, en passant par le monde du travail et les cabinets médicaux". Une inégalité encore bien réelle de nos jours, en dépit des prises de conscience récentes.

La journaliste s'empresse de préciser que cette absence de données au sujet des femmes "n'est en général ni malveillante ni même délibérée". Ce principe du "masculin par défaut", remarque-t-elle, imprègne largement notre pensée, car il s'inscrit dans le langage même. Le mot "homme" entretient en effet cette ambiguïté : tantôt il représente le genre masculin, en opposition au terme "femme", tantôt il désigne l'humanité dans son ensemble.

Des conséquences plus ou moins graves

Certains exemples relevés par la journaliste font sourire, comme celui des toilettes publiques : si la file côté dames y est notoirement plus longue, pour une série de raisons (elles ont leurs règles, elles sont accompagnées d’un enfant...), les architectes s’obstinent, semble-t-il, à ne pas en tenir compte. Il existe toutefois des situations plus graves. Ainsi, les tests de sécurité pour les voitures sont conçus pour un "automobiliste standard" (1,77 m et 76 kilos), des mesures qui ne correspondent nullement à la morphologie réelle d'environ la moitié des conducteurs, qui sont des conductrices. Résultat : lors d'accidents de la route, les femmes sont plus gravement blessées en moyenne.

Dans le milieu médical aussi, le manque de données spécifiques pour les femmes est frappant et peut entraîner de lourdes conséquences. "Traditionnellement, on supposait qu'il n'y avait aucune différence fondamentale entre un corps d'homme et un corps de femme, hormis la taille et la fonction reproductive", explique Caroline Criado Perez. Les connaissances en anatomie se sont très longtemps basées sur des données masculines, sans bien mesurer à quel point le genre influence le corps humain. Ce n'est que récemment qu'on a découvert que "les différences entre les sexes peuvent être considérables. Des chercheurs en ont trouvé dans tous les tissus et organes du corps humain."

Hormones et médicaments

Les femmes ont aussi été longtemps absentes de la recherche médicale, et sont souvent encore sous-représentées aujourd'hui dans les essais cliniques. À cela, il faut ajouter le problème du traitement des résultats. "Même quand les deux sexes sont pris en compte, rien ne garantit que les données seront analysées en fonction des sexes : une publication signale que dans les études où les deux sexes interviennent, les résultats ne sont pas analysés, les deux tiers du temps, en fonction du sexe", déplore Caroline Criado Perez.

Les rares études dont les résultats ont été ventilés selon le genre montrent pourtant à quel point il est pertinent de distinguer hommes et femmes sur le plan médical. La journaliste britannique signale que par le passé, certains médicaments n'ont été testés que sur des hommes, et rejetés parce qu'ils semblaient sans effet ; personne n'a pris la peine de se demander s'il fonctionnaient pour les femmes. Or on sait aujourd'hui que, tout comme face à l'alcool, hommes et femmes ne réagissent pas pareillement à la plupart des médicaments. Cela dépasse la question du dosage. Les hormones, le cycle féminin ou le fait d'avoir été enceinte peuvent interagir avec la prise d'antibiotiques, d'antidépresseurs ou d'un traitement cardiaque. Même chose pour les vaccins : les femmes présentent des réactions plus élevées aux anticorps, si bien que des chercheurs ont déjà envisagé de créer des versions masculines et féminines du vaccin contre la grippe.

"Pour les femmes, vivre dans un monde bâti sur des données masculines peut avoir des conséquences fatales", écrit Caroline Criado Perez. Le terme peut sembler excessif de prime abord mais, exemples et arguments à l'appui, l'auteure démontre que dans des domaines tels que la santé, l'enjeu de prendre davantage en compte les spécificités du sexe féminin est crucial et se situe au-delà d'un parti-pris féministe.


(1) Femmes invisibles. Comment le manque de données sur les femmes dessine un monde fait pour les hommesCaroline Criado Perez, 2020, Ed. First, 400 p, 20,95 EUR.

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