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Une leçon de poésie

Une leçon de poésie © iStock

Parmi les nombreux enseignements que l'on peut tirer de la pandémie, le philosophe et sociologue Edgar Morin met en avant le besoin de donner davantage de place dans nos vies à ce qu'il appelle "le poétique". Face aux excès du néolibéralisme, il appelle aussi à un réveil des consciences et à un changement de nos modes de consommation.


Dans son dernier ouvrage intitulé "Changeons de voie. Les leçons du coronavirus" (1), Edgar Morin - qui vient de fêter ses 100 ans - invite à saisir l'opportunité de la crise actuelle pour en revenir à l'essentiel. "Pour tous ceux qui ne sont pas réduits à la pauvreté, les contraintes du confinement, en diminuant nos achats à l'indispensable, nous ont montré que beaucoup de superflu nous avait semblé nécessaire. Ne pouvant plus obéir aux pulsions d'achat, nous avons pu percevoir l'intoxication consumériste qu'a favorisée notre civilisation." (1)

Le philosophe pointe ainsi du doigt le déséquilibre, au niveau mondial, entre une surproduction de produits superflus et une sous-production des produits nécessaires, tels que des aliments sains et non transformés (1). Pour lui, il est nécessaire également de rééquilibrer, dans nos vies, l'utilitaire et le gratuit. Il invite à prendre en considération ce qu'il nomme les "besoins poétiques" de l'être humain, c'est-à-dire jouir de la vie pour elle-même, sans visée pragmatique. Porter sur le monde un regard émerveillé et créateur, qui interroge et sort des sentiers battus. "La qualité de la vie se traduit par du bien-être dans le sens existentiel et non seulement matériel", rappelle-t-il.

La poésie, superflue ou nécessaire ?

Le prosaïque a pris trop de place dans nos sociétés, regrette le philosophe. La notion de rentabilité économique a relégué le poétique au rang de superflu. Nous ne créons plus, nous produisons. Les biens comme les services prennent une valeur marchande, tout se négocie. "Presque plus rien n'est gratuité ou don, remarque de son côté le philosophe écologiste Pierre Rabhi (2). Nous évoluons dans un environnement excessivement marchand et dans une structure sociale insécurisante", ce qui mine la confiance en l'autre et étouffe la générosité vraie, la solidarité naturelle.

L'état poétique que prône Morin est ce sentiment d'admiration esthétique, de communion que l'on peut ressentir avec notre environnement et envers l'humanité. Une émotion que certains ont redécouverte durant le confinement, en portant un regard neuf sur les petits plaisirs du quotidien, en remarquant ce qu'ils ne voyaient plus : l'oiseau sur sa branche, la beauté d'un ciel d'été, le bonheur d'un repas partagé...

La poésie est également nécessaire lorsqu'elle a une portée politique et se fait résistance. Comme le rappelle l'astrophysicien et philosophe Aurélien Barrau, le poétique peut aussi devenir "enchanteur, libérateur et salvateur" par rapport aux grands enjeux actuels (3).

Une voie plus humaine

Pour Edgar Morin, sortir du consumérisme ne passe pas par une politique d'austérité. Le philosophe suggère d'emprunter plutôt la voie de la tempérance, qui rejoint le concept de la "sobriété heureuse" cher à Pierre Rabhi. "La tempérance s'accommode des excès des fêtes, festins, anniversaires qui scandent d'intense poésie la prose de la vie quotidienne. Il s'agit de substituer à l'hégémonie de la quantité l'hégémonie de la qualité ; à l'obsession du plus, l'obsession du mieux."

Il nous faut réapprendre à célébrer la beauté de la vie donc, mais aussi renouer avec notre pouvoir expressif et créateur, comme nous y invite le conseiller politique Nicolas Matyjasik :"Ralentir dans un monde qui accélère / Déconstruire dans un monde qui ne pense qu’à bâtir / Dire qu’une autre manière de vivre ensemble est possible / Qu’un autre imaginaire existe / Cet entêtement à ne pas se résigner devant l’injustice / Ne pas abdiquer face aux pouvoirs / Nous ne résisterons qu’avec cette lumière / Celle d’un espoir, d’un ailleurs / La poésie nous transporte, nous emmène à destination." (4)

"L'espoir est dans la poursuite du réveil des esprits qu'aura stimulé l'expérience de la méga-crise mondiale", conclut Edgar Morin. Pour réduire le pouvoir des oligarchies économiques, une réforme est indispensable, dit-il. Elle passera, selon lui, par une "conscience des consommateurs, s'amplifiant et se généralisant, qui sélectionneraient de plus en plus leurs achats". Cette nouvelle conscience favoriserait les circuits courts et les modes de production plus durables. Elle tracerait une autre voie, plus humaine, plus respectueuse de la vie et plus saine. Elle consisterait à devenir un peu moins consommateurs, et un peu plus poètes.


(1) Changeons de voie. Les leçons du coronavirus, Edgar Morin, Éd. Denoël, 2020.
(2) Frères d'âme. Entretien avec Denis Lafay, Edgar Morin et Pierre Rabhi, Éd. de l'Aube, 2021.
(3) "Résistances poétiques" par Aurélien Barrau, tribune parue dans Libération le 20 octobre 2019.
(4) Extrait de "Lettre à Aurélien Barrau et à ses 'résistancespoétiques'", par Nicolas Matyjasik, tribune parue dans Libération le 24 octobre 2019.

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