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L’espoir, mais à quel prix ?

L’espoir, mais à quel prix ?

Les firmes pharmaceutiques ont beaucoup fait parler d’elles à propos des vaccins. À ce sujet, les mutualités n’ont eu de cesse de rappeler l’importance de la transparence des prix et de garantir l'accessibilité à tous dans le monde en levant les brevets. Mais le focus sur les vaccins ne doit pas occulter d’autres enjeux liés au secteur pharmaceutique. Dont les médicaments coûteux ou destinés au traitement de maladies graves.


Selon les données de l’Inami, les dépenses de l'assurance soins de santé pour les spécialités pharmaceutiques sont en forte augmentation ces dernières années. La MC a enquêté à partir des données de facturation de ses membres (1). En 2019, à peine dix médicaments ont coûté ensemble environ 911 millions d'euros à la sécurité sociale (chiffres MC extrapolés à l'ensemble de la population belge). Cela représente 17,3% du budget pharmaceutique total. Les médicaments qui pèsent le plus lourdement sont des médicaments chers, dispensés par les pharmaciens hospitaliers aux patients ambulatoires. Ils sont utilisés par un groupe cible de plus en plus nombreux. Il s'agit notamment des médicaments orphelins prescrits pour les maladies rares ou de nouveaux médicaments contre, par exemple, le cancer ou l'inflammation chronique. Pourtant, il est presque impossible de connaître le rapport coût/efficacité réel de ces médicaments.

Ces deux dernières décennies, des progrès spectaculaires ont permis de développer de nouvelles thérapies pour les patients atteints de maladies gra ves, rares ou de cancers. Et avec l’avènement de nouvelles technologies et l’utilisation de l’intelligence artificielle, des développements encore plus impressionnants sont sans doute à envisager. Les progrès technologiques dans l’industrie pharmaceutique représentent de l’espoir pour des milliers de patients dans le monde.
Mais un médicament innovant ou coûteux est-il forcément plus efficace ? Doit-il être pris en charge par la collectivité malgré les incertitudes thérapeutiques ? En d’autres termes : l’industrie pharmaceutique échange-t-elle parfois de l’espoir contre de l’or ? On est en droit, en tout cas, de se demander si les ressources de l'assurance soins de santé sont utilisées efficacement.

Quelle valeur ajoutée ?

La question peut sembler polémique mais le Centre fédéral d’expertise des soins de santé (KCE) (1) lui-même pointe un manque flagrant de transparence dans ce domaine. "Les décideurs sont de plus en plus souvent confrontés à des demandes de remboursement comportant encore de nombreuses incertitudes quant à la valeur ajoutée réelle des médicaments. [..] Les chiffres du Registre du cancer montrent de (très) légères améliorations de la survie pour six des 12 cancers étudiés, et aucune amélioration pour les six autres. En revanche, dans tous les cas, les dépenses brutes de l’assurance soins de santé ont considérablement augmenté. Conclusion : lorsque l'on observe une (forte) augmentation des dépenses sans aucune amélioration manifeste de la survie, il est légitime de s’interroger sur l'efficacité – et donc aussi sur le rapport coût-efficacité – des médicaments concernés."
L'analyse de la MC montre que les coûts de certains de ces nouveaux médicaments sont passés de 814 millions d'euros à 2,15 milliards d'euros entre 2010 et 2019, soit une croissance de 165%, sur un budget total des médicaments de 5,26 milliards d'euros ! Pour la MC, l’industrie pharmaceutique doit accepter qu’elle ne "joue" pas dans un secteur commercial classique et que le moindre de ses agissements entraîne une cascade de conséquences qui ne sont pas seulement des lignes dans un bilan comptable.

Une nécessaire transparence

Afin d’accélérer la mise sur le marché des médicaments, explique encore le KCE, des accords appelés Managed Entry Agreements (MEA) ont été mis en place en 2010. "Le principe de ces accords est qu’un remboursement temporaire est accordé pour une durée qui doit permettre de répondre aux incertitudes identifiées, en contrepartie de ristournes substantielles – mais confidentielles – de la part de la firme productrice. Encore faut-il que la firme délivre bel et bien ces preuves scientifiques", s'inquiète le KCE qui estime que ce mécanisme de gestion budgétaire via des accords confidentiels montre ses limites : "Une fois le remboursement 'acquis' via un accord MEA, il est très difficile pour les pouvoirs publics de revenir en arrière, notamment en raison de la pression de l’opinion publique".

Le manque de transparence concerne aussi la composition des prix. Pour le moment, le coût ne se répercute pas directement sur le patient. La collectivité assume l’immense majorité des dépenses. Mais le système fait peser une charge de plus en plus lourde sur la société dans son ensemble pour - nous le soulignons encore - des résultats à l’efficacité clinique non établie. À l’heure où les négociations de chaque budget relèvent d’un combat - singulièrement dans le domaine des soins de santé - il est impensable de laisser perdurer un tel système sans garanties.
Les fonds publics ne peuvent être considérés par l’industrie pharmaceutique comme une manne sans fond permettant de valoriser la production de molécules aux effets cliniques incertains. Il est du devoir des autorités publiques d’imposer une plus grande transparence.

Nous serons toujours aux côtés de ceux qui luttent contre la maladie et innovent pour une meilleure qualité de vie. Mais il n’est pas question de laisser un blanc-seing à ceux qui souhaitent tirer un maximum de profits sur le dos de la collectivité en vendant un peu d’espoir contre beaucoup d’or.


(1) “Évolution des dépenses relatives aux médicaments remboursables délivrés dans les pharmacies hospitalières aux patients ambulatoire”, septembre, MC-Informations (septembre 2021). 

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