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Soigner les soignants

Soigner les soignants (c) M. Detiffe

La mobilisation des infirmières se poursuit depuis cet été dans les hôpitaux et les maisons de repos. Le déblocage d’un fonds "blouses blanches" de 67 millions d’euros, en discussion au Parlement en ce moment, donnera un peu d’air au secteur. Mais l’argent n’est que la partie immergée de l’iceberg.  

 

 


Les infirmières mènent un jour de grève par semaine depuis six mois, à l’initiative de la CNE, la centrale nationale des employés du syndicat chrétien. N’y a-t-il pas un risque, si rien n’est fait pour revaloriser le métier, aussi bien financièrement que sur le plan symbolique, que les "mardis des blouses blanches" ne deviennent un jour la réalité sept jours sur sept?  Un hôpital qui tourne en service minimum… 

Le métier d’infirmière n’a jamais été aussi indispensable que dans notre société vieillissante. Dans les hôpitaux, les maisons de repos, les soins à domicile. Pourtant, il est aujourd’hui menacé par la pénurie. On le constate pour commencer sur les bancs des hautes écoles. Les candidats à la profession sont de moins en moins nombreux chaque année et s’orientent plus souvent vers ces études en second choix. L’allongement des études, qui sont passées de trois à quatre ans pour se conformer aux normes européennes, n’a pas été accompagné de la revalorisation nécessaire, déplorent les directeurs dans l’enseignement (lire aussi "Les infirmiers désertent les bancs de l’école", En Marche,  juillet 2019). De plus, la mesure étant entrée en vigueur en 2016, aucune cohorte ne sera diplômée cette année.

Un enjeu est de former les infirmiers. Et de s’assurer que les normes d’encadrement et les exigences de formation correspondent réellement aux besoins. Un autre, de les garder dans la profession. Ils sont nombreux à quitter le métier dans les 5 à 10 ans après leur entrée en fonction. Entre autres causes : expériences de stage parfois démotivantes, journées stressantes, horaires difficilement compatibles avec une vie de famille, turnover des patients, charge de travail trop lourde … Au-delà du salaire, c’est aussi toutes les conditions de travail qu’il faut améliorer. La spécialisation accrue du métier est également source de pression supplémentaire. Que ce soit le fruit des avancées technologiques ou le résultat des mesures d’économie prises pour raccourcir la durée des séjours, les patients qui restent aujourd’hui hospitalisés nécessitent des soins plus complexes.

Financer autrement l’hôpital 

Les récriminations du personnel infirmier sont aussi le symptôme de la course à la productivité dans laquelle les établissements hospitaliers sont incités. Aujourd’hui le financement des hôpitaux est basé sur un financement à l’acte (chaque type de soins répertoriés correspond à un honoraire fixé), pour partie, et pour une autre partie en rapport avec le nombre d’admissions. 

Dès lors, leur management est mis sous pression pour réaliser toujours plus d’admissions et d’interventions, le personnel n’étant alors plus en mesure d’assurer une qualité d’accompagnement optimale du patient. Ces objectifs de productivité se répercutent immanquablement sur la motivation du personnel soignant. Cette course à la quantité et non à la qualité tend à réduire le temps nécessaire pour se consacrer à l’humain dans  ce "métier du cœur". Rappelons que le phénomène du burn out a été historiquement observé et décrit dans les professions des soins à la personne, des métiers que l’engagement fort et l’implication émotionnelle rendent particulièrement vulnérables.    

Aujourd’hui, les grèves des blouses blanches confortent le public dans l’idée que ce métier est pénible. Si les revendications sont justes, le dommage collatéral pourrait être de renforcer le manque d’attrait pour la profession, donc d’aggraver le manque de personnel et de dégrader encore un peu plus les conditions de travail et la qualité de la prise en charge. Il faudra plus qu’un fonds spécial pour rompre avec ce cercle vicieux. Le malaise est profond. Il touche à la revalorisation pécuniaire et symbolique du métier mais aussi, plus fondamentalement, à la façon dont les soins sont gérés et les hôpitaux sont financés.

Dans un contexte budgétaire étriqué, avec un gouvernement en affaires courantes, ce n’est pas un fonds, peu importe sa hauteur, qui va seul soigner le mal-être des "blouses blanches". Nous ne pouvons pas faire l’économie d’un débat fondamental : comment financer les hôpitaux pour assurer une relation de soins qualitative pour les soignants comme pour les patients ? Comment faire de la qualité une motivation intrinsèque et pas uniquement une question de norme à respecter ? Comment faire face à l’"hyper-technologisation" sans perdre le lien humain ? Comment revaloriser l’image des métiers du soin dans notre société ?

 

 

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