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Covid-19 : réduire les risques de victimes collatérales

Un des défis majeurs sera d'assurer les soins semi-urgents aux patients alors que se profilent les vacances d'été en même temps que le risque d'une deuxième vague d'hospitalisations dues au Covid-19 (c)Belpress Un des défis majeurs sera d'assurer les soins semi-urgents aux patients alors que se profilent les vacances d'été en même temps que le risque d'une deuxième vague d'hospitalisations dues au Covid-19 (c)Belpress

La pandémie que nous traversons suscite énormément d'émois. Alors que, sur le terrain, les professionnels de la santé continuent à lutter au quotidien pour la survie de patients atteints du Covid-19, des voix se font de plus en plus pressantes pour limiter les risques collatéraux majeurs sur la vie et la santé des individus. Des risques aggravés autant par les mesures de confinement que par les craintes et incertitudes quant à l'avenir.


À ce jour, en Belgique, le Covid-19 a provoqué le décès de plus de 8.000 personnes, dont un peu plus de la moitié en maison de repos et de soins. Quant aux milliers de patients infectés, déclarés guéris après une hospitalisation en soins intensifs, un suivi médical étroit est indispensable. "Ces personnes ont des comorbidités et sont donc susceptibles de développer d’autres pathologies, expliquait Alexandre Ghuysen, chef de service associé aux Urgences du CHU de Liège, dans Le Soir du 24 avril. Certains souffrent encore de problèmes respiratoires, d’autres ont connu une fonte musculaire importante ; ils ont été immobilisés et ont consommé beaucoup de protéines. Ils souffrent également de polyneuropathie, une atteinte des nerfs qui rend les gestes simples difficiles à réaliser. Ils sont restés trois semaines ou un mois dans la même position et lorsqu’ils se réveillent, il faut réapprendre la coordination. Et puis, il y a les séquelles psychologiques, le syndrome post-soins intensifs", ajoute-t-il, estimant que, dans les circonstances actuelles, un retour à la maison ou dans la filière résidentielle classique ne sont pas appropriés. Des structures intermédiaires de soins, comme le centre Séjour & Santé de Spa-Nivezé, sont nécessaires pour procurer à ces patients la convalescence qui leur convient. 

Une crise en quatre vagues

L'épidémie du Covid-19 a nécessité des mesures exceptionnelles pour, d'une part, faire face à un afflux de patients dans les hôpitaux et, d'autre part, réduire la propagation du virus dans la population. Pour l'heure, alors que notre pays s'engage dans un déconfinement progressif, les experts scientifiques craignent une seconde vague de cas d'infections. Le port d'un masque de protection, la réalisation de tests de dépistage et le suivi des contacts des patients infectés représentent dès lors les trois piliers du déconfinement.

Pour autant, l'urgence sanitaire et la lutte engagée contre le coronavirus ne doivent pas nous détourner d'un autre impératif, plaidait déjà en mars dernier Victor Tseng, médecin et biologiste américain : celui d'élaborer une stratégie pour limiter les risques de dommages collatéraux provoqués par la pandémie et les mesures de confinement. Le mérite du scientifique est d'avoir modélisé dans un graphique avec ligne du temps les quatre vagues de la crise socio-sanitaire  dont la première est liée à l’épidémie elle-même, avec la gestion de la mortalité et de la réadaptation des personnes gravement infectées par le Covid-19.
 

Des soins nécessaires devenus urgents

La deuxième vague résulte de la concentration de toutes les ressources autour des patients atteints du Covid-19 et de la réorganisation de l'hôpital autour des urgences. Dès le début du confinement, les consultations, interventions et examens non essentiels ont dû être annulés, seuls les traitements indispensables restant assurés. Avec ce message lancé à la population : évitez de vous rendre à l'hôpital, sauf en cas de nécessité absolue.
Les premières alertes ont été données après 3-4 semaines : la nette diminution de fréquentation des services d'urgence pour des pathologies graves a de quoi inquiéter. C'est en particulier le cas des maladies cardiaques et des accidents vasculaires cérébraux (AVC). La peur d'être contaminé par le coronavirus, la volonté de ne pas peser sur un système de santé sous pression, la difficulté d'estimer le degré d'urgence de ses problèmes de santé, l'ignorance ou la minimisation des symptômes… sont autant de facteurs explicatifs au fait que des personnes restent chez elles ou retardent le moment de faire appel à une aide médicale. "Le risque est pourtant de souffrir de lésions cardiaques et même de perdre la vie", met en garde la Ligue cardiologique belge. Qui rappelle les principaux symptômes d'un AVC : incapacité à lever et maintenir les deux bras en l'air, figement d'un côté du visage, troubles de la parole…

Les experts de la lutte contre le cancer, réunis sous la plateforme All.Can Belgium, ont, eux aussi, tiré la sonnette d'alarme. "Chaque année, on dénombre 68.000 nouveaux cas de cancers. Or, tout le dépistage chez des personnes asymptomatiques a été mis complètement à l'arrêt, pointe le Dr Didier Vander Steichel, directeur général de la Fondation contre le cancer. Cela ne peut pas durer sinon on fait courir un risque à cette population". Le traitement et le suivi de la maladie sont un autre sujet de préoccupation. "On ne peut pas reporter les opérations ad vitam aeternam, avec tout ce qui tourne autour, y compris les soins intensifs. Plus le temps passe, plus il y aura de victimes collatérales", met en garde le professeur Ahmad Awada, chef du service d'oncologie à l'Institut Bordet.
L'urgence est au déconfinement médical, estiment les experts en oncologie. Par la voix de leurs représentants, l’ensemble des médecins spécialistes ne dit pas autre chose.

Le Conseil national de sécurité a annoncé "l'élargissement de façon graduelle et sécurisée de l’accès aux soins de santé généraux et spécialisés" – à partir du 4 mai. Depuis peu, les médecins spécialistes disposent, par spécialité, d'une "liste des degrés d'urgence par spécialité" pour les aider à évaluer ce qui doit être traité dans le mois, les trois mois... En effet, certains soins nécessaires mais non-urgents au départ le sont entre-temps devenus. 
Dans les hôpitaux, un des défis majeurs sera de gérer l'afflux de patients alors que se profilent la période des vacances d'été en même temps que le risque d'une deuxième vague d'hospitalisations dues au Covid-19.
 

Report de traitements chez les malades chroniques

Les patients atteints de pathologies chroniques (diabète, hypertension artérielle, insuffisance rénale, bronchite chronique, troubles psychi ques graves...) forment le troisième groupe de patients impacté par la crise sanitaire.
Depuis le début de l’épidémie, de nombreux malades ne sont plus suivis médicalement et ont suspendu leurs traitements. Avec le risque de voir leur état de santé se détériorer de manière grave et irréversible. Pour François Perl, directeur général du service des indemnités de l'Inami, le système de santé n’est pourtant pas en cause, les traitements des maladies chroniques restant considérés comme une prestation de soins essentielle. "Tout a été fait pour que les médecins puissent rester disponibles, même à distance (NDLR - l'Inami a pris des mesures pour garantir la continuité des soins avec les prestataires de soins médicaux et paramédicaux, par téléphone et/ou vidéo). Mais l’épidémie semble avoir un impact essentiellement psychologique sur le suivi des traitements", commente-t-il sur Linkedln.
Les médecins généralistes estiment, en tout état de cause, que la stratégie de limitation des consultations physiques – décidée au début de l’épidémie pour contenir les contaminations – a atteint ses limites. Les malades les plus fragiles risquent d’en devenir les victimes collatérales. Nombre de médecins ont d'ailleurs pris l'initiative de contacter eux-mêmes les patients à risque dont ils n'avaient plus de nouvelles, pour s'assurer de leur état de santé.

Le déconfinement qui débute s'accompagne de messages clairs aux patients : il ne faut pas hésiter à contacter son généraliste ou spécialiste. Quelle que soit la demande, l’appel téléphonique demeure la première étape indispensable. Pas question de se présenter sans rendez-vous. En l'absence de suspicion de Covid-19, une consultation au cabinet (ou une visite à domicile pour les généralistes) peut suivre. Le patient est tenu, dans ce cas, de respecter les consignes de sécurité données par le médecin en ce qui concerne la salle d’attente, le port du masque de protection (de préférence emporter le sien), le lavage des mains au gel hydroalcoolique…
 

La grande menace en santé mentale

Si les trois premières vagues que l'on vient de décrire connaissent une trajectoire relativement similaire et proche dans le temps, il faut s'attendre à ce que la quatrième vague soit importante et durable après le déconfinement, estime Victor Steng. Il s'agit de l'impact de la crise sanitaire et économique sur la santé mentale dans la population et, en particulier, chez les professionnels de la santé et de l'aide aux personnes. Dépression, burnout, stress post-traumatique... guettent, en effet, celles et ceux qui, pendant des semaines, sont restés et restent encore en première ligne d'une lutte sans merci contre le Covid-19.

Le Bureau du plan estime d’ailleurs que les déterminants du bien-être sont tellement mis à mal que l'impact dans la population devrait être plus important que celui de la crise financière de 2008...
Début avril déjà, le premier volet de l'enquête de santé Covid-19, menée auprès de 44.000 personnes par l'institut scientifique de santé publique Sciensano, faisait état d'une forte hausse des troubles anxieux et dépressifs en comparaison avec l'enquête de santé des Belges de 2018, surtout parmi les femmes et les jeunes. Une autre étude, menée par le service de prévention et de protection au travail Idewe et la KULeuven auprès de 6.515 salariés livre que l'anxiété et la dépression menacent un travailleur sur deux, davantage encore dans les secteurs de l’alimentation et des soins de santé. Les parents en télétravail sont particulièrement à risque. Mais les répercussions sur la santé mentale apparaissent plus sévères encore chez les personnes seules et celles qui ont dû arrêter de travailler.
Ces données sont corroborées par des impressions recueillies par les acteurs de terrain. Ainsi, par exemple, les centres de télé-accueil font face à des appels plus nombreux et plus lourdement chargés émotionnellement parlant : crises suicidaires, angoisses, peurs liées à la maladie et la mort, stress, sentiment exacerbé de solitude, voire d'abandon chez des patients en détresse psychique.
Certes, les patients ont pu consulter à distance psychiatres et psychologues pendant le confinement. Et des initiatives diverses ont été menées pour offrir écoute et aide psychologique, notamment aux soignants.

Mais sans doute ne mesurons-nous pas encore l'ampleur des conséquences psychologiques liées au déconfinement lui-même. Pour François Perl, il faut s'attendre à une forte augmentation des situations d'incapacité de travail en lien avec des troubles psychiques. Il est temps, recommande-t-il, de mener une action coordonnée entre tous les acteurs de la santé mentale, de la première ligne au lieu de travail.

Dépression, burnout, stress post-traumatique... guettent celles et ceux qui, pendant des semaines, sont restés et restent encore en première ligne d'une lutte sans merci contre le Covid-19.