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Nouvelle vice-présidence de la MC

Elisabeth Degryse : "On a sous-estimé l’impact psychologique du confinement"

En pleine crise sanitaire, Elisabeth Degrysebientôt quarante ans, succède à Jean Hermesse à la fonction de Vice-présidente de la MCPortrait et confidences d’une passionnée de l’engagement collectif, qui veut garder la tête froide.


À l’âge de vingt-trois ans, Elisabeth Degryse s’envole pour six mois à destination de l’Inde, pour y prester un bénévolat dans une ONG. Elle part seule et n’emmène, pour tout bagage, qu’un sac à dos bourré à craquer de jouets qu’on lui a demandé d’emporter pour les enfants des bidonvilles. Dix-sept ans plus tard, sa charge a bien changé de nature. Elle est aujourd’hui Vice-présidente de la Mutualité chrétienne, en remplacement de Jean Hermesse (lire En Marche du 2 juillet 2020), après y avoir exercé bien d’autres responsabilités importantes (Secrétaire nationale, Directrice de la MC Saint-Michel, Directrice adjointe de Solimut et MC Assure). De son passage en Inde et des enseignements de la fondatrice de l’ONG, elle conserve un véritable mantra : le souci de la "base", la foi dans la concertation, l’obsession de ne jamais vouloir le bonheur des autres malgré eux.   

 

LA CRISE DU COVID-19 ET… LES SUIVANTES

En Marche : Près de six mois (1) après l’éclatement de l’épidémie, quelles réflexions vous animent-elles pour l’avenir de la politique de santé en Belgique ?

Elisabeth Degryse : La crise du Covid-19 a révélé ou exacerbé des réalités préexistantes : le manque de considération pour l’aide et les soins à domicile (qu’on se rappelle la saga des masques !) et pour tout ce qui touche à la convalescence, le manque d’intérêt témoigné envers certaines professions (médecins généralistes, pharmaciens, infirmiers, personnel des maisons de repos, etc.) dans les situations de crise, le financement problématique (à l’acte) des hôpitaux, l’isolement social de larges couches de la population, etc. Mais, s’il y a une réalité qui est apparue avec bien plus de netteté encore, c’est qu’on ne dispose plus, dans notre pays, d’une véritable politique de santé publique digne de ce nom. 

Depuis près de dix ans, toutes les énergies ont été mobilisées sur de la tuyauterie institutionnelle, liée à la dernière réforme de l’État. Or, au-delà d’un rebond du Covid-19, nous aurons probablement affaire à l’avenir à d’autres épidémies d’un tel niveau. Surtout si nous refusons de revoir certaines habitudes de vie ayant un impact sur l’environnement, comme les modes de transport et de voyage. Néanmoins, s’il y a quelque chose de positif à tirer de cette crise, c’est qu’elle doit nous permettre de nous préparer. Il est urgent de mettre au point un véritable réseau de prévention, de testing et de vaccination.

EM : Comment distinguer ce qui est le plus urgent ? 

ED : À court terme, il faut se doter d’un plan d’urgence de santé mentale. Regardez le nombre d’appels téléphoniques reçus au numéro de détresse psychologique ouvert par l’UClouvain au cœur de la crise. Il a croulé sous les demandes de parents qui n’en pouvaient plus. Le rythme de vie des familles a été profondément chamboulé, certains employeurs ont exercé une pression dingue sur leur personnel pour qu’il continue à travailler comme si de rien n’était. Le résultat, c’est qu’on a sous-estimé l’impact psychologique du confinement sur les gens, notamment sur l’harmonie dans les couples. La capacité des enfants à encaisser a elle aussi été sous-estimée : il ne suffisait pas de couper la TV pour qu’ils soient épargnés par les tensions. Dans toutes les écoles, des enfants ont disparu des radars, et les centres PMS n’ont pas pu compenser partout. Si tous ces enjeux-là ne sont pas considérés rapidement à leur juste mesure, nous courons droit vers l’augmentation des burnouts parentaux, des dépressions, voire des suicides, comme on l’a observé après la crise de 2008.

Notre pays est déjà très mal classé en Europe en matière de consommation d’antidépresseurs. À plus long terme, il me semble important d’impliquer tous les métiers de la première ligne à un gros effort de concertation, et de préparer un plan de gestion d’urgence auquel seraient associés les professionnels de la première ligne, mais aussi les hôpitaux, les maisons de repos, les services d'hébergement des personnes handicapées, etc. Ainsi, en cas de nouvelle pandémie, chacun saurait exactement ce qu’il peut attendre des autorités et, parallèlement, user de la marge d’autonomie propre à son organisation. 

 

"Il faut se doter à court terme d’un plan d’urgence de santé mentale".

 

REFÉDÉRALISER LES SOINS DE SANTE ?

EM : Faut-il pour autant passer par un retour à la fédéralisation des soins de santé, au moins de certaines compétences, comme l’évoquent certains ?  

ED : Notre point de vue à ce sujet, partagé par l’ensemble du Bureau de la MC, paritaire sur le plan linguistique, est strictement mutuelliste, pas celui d’un parti quel qu’il soit. Si, demain, une septième réforme de l’État devait se confirmer, nous ne nous installerions autour de la table qu'à la condition que la réforme précédente ait été soigneusement évaluée. Ensuite, en tant que mouvement social, nous plaiderions pour un système de santé cohérent. Pas question d’un nouveau découpage institutionnel sur la base de négociations politiques au finish à quatre heures du matin ! 

Nous sommes guidés par le principe d’une base solidaire forte : chacun cotise à la sécurité sociale en fonction de ses moyens et reçoit en fonction de ses besoins, c’est-à-dire un principe assuranciel et non pas d’assistanat. Nos membres, dans les faits, se moquent bien que telle ou telle compétence soit fédérale, régionale ou communautaire. Ce qu’ils souhaitent, c’est de la cohérence et de la souplesse. Par exemple, que leur médecin généraliste ait accès aux informations venant de l’hôpital ou, le cas échéant, de son psy, où que ce soit dans le pays. Mais en aucun cas être baladés d’une porte à l’autre selon que leurs problèmes de santé relèvent de tel ou tel niveau de pouvoir. 

 

"Pas question d’un nouveau découpage institutionnel sur la base de négociations politiques au finish à quatre heures du matin !"

 

ADIEU, LA SÉCU ?

EM : Pensez-vous que la pandémie du Covid-19 aura contribué à renforcer la sécurité sociale, dont certains continuent à réclamer le détricotage ?

ED : Je suis toujours frappée par les gens qui prétendent ne pas avoir fondamentalement besoin de la sécu. Je leur réponds : "Ah bon, vous n’avez pas bénéficié d’allocations familiales pendant votre enfance ? Personne dans votre famille n’a jamais eu besoin d’un médecin ou d’un kiné ?" Même mes enfants savent en quoi consiste la sécurité sociale (rires). Plus sérieusement, vous soulevez là un enjeu fondamental : revaloriser les notions de cotisations sociales et de solidarité, surtout auprès des jeunes qui se lancent dans la vie professionnelle. Pour beaucoup, tout ce qui se trouve entre le salaire net et le salaire brut, c’est de l’impôt. Eh bien non, il y aussi les cotisations sociales. Lorsqu’on est confronté à une tuile (comme la perte de son travail) ou lorsqu’on arrive à l’âge de la pension, on bénéficie d’une allocation ou d’une pension car on a cotisé pour alimenter un pot commun. Cette notion de cotisation a grandement perdu de sa visibilité. Ou alors, on se trompe et on considère " le chômage" comme un droit. Non, c’est d’abord une assurance ! Les devoirs, là-dedans, sont parfois un peu oubliés, perdus. Un travail fondamental de sensibilisation et d'information est à réaliser à cet égard, notamment, auprès des jeunes. Après tout, les jeune comprennent très bien le principe : s’ils versent une cotisation à leur mouvement de jeunesse, c’est certes pour eux, mais aussi pour aider ceux qui ont peu de moyens et qui, éventuellement, ne peuvent se l’offrir. La Sécu, c’est la même chose mais à un niveau plus vaste. Avec le Mouvement ouvrier chrétien (MOC), nous participons actuellement à une vaste campagne de revalorisation de la sécurité sociale, ciblée sur les réseaux sociaux (#sécuritésocialerenforçonsla)

 

 

"Pour beaucoup de jeunes travailleurs, tout ce qui se trouve entre le salaire net et le salaire brut, c’est de l’impôt. Eh bien non…"

 

LA MUTUALITE CHRÉTIENNE, DEMAIN

EM : La MC est actuellement plongée dans une profonde mutation appelée "le plan Nova". Quels impacts concrets pour ses 4,6 millions de membres ?

ED : "Nova" ne tombe pas du ciel, mais bien de l’élaboration du précédent plan stratégique, entamée dès 2015, et validée par nos instances. Bien avant le Covid-19, la MC a voulu réagir à un monde qui évolue de plus en plus vite et où, notamment, les formes d’engagement sont en mutation. Les "dinosaures de l’engagement volontaire" sont de plus en plus rares. Les jeunes, bien plus mobiles qu’autrefois (par leurs projets de couple, de voyages ou d’études à l’étranger, de mobilité professionnelle, etc.), ont du mal à s’impliquer plus de quelques années dans un projet de volontariat. Eux (et les autres !) doivent donc avoir accès à des formes d’engagements différenciés, plus légers, plus ciblés : gestion, prévention, plaidoyer politique, etc. 

Si nous voulons répondre aux attentes de nos membres, mais aussi à celles d’acteurs extérieurs (des praticiens de santé qui, par exemple, voudraient lancer une opération de sensibilisation au diabète, à la lutte contre le tabac, au surpoids chez les ados, etc.), il faut se mobiliser à l’échelon local, et non via la décision de professionnels éloignés du terrain. L’architecture qui se met en place en ce moment et sera de plus en plus concrète pour nos membres se compose de 34 centres mutuellistes de santé (CMS). Chaque CMS sera à la fois un bâtiment et une zone d'action (en plus des agences locales MC). Les membres de la MC y seront accueillis dans une "vision" à 360 degrés, avec une offre de santé globale, intégrant celle des mouvements socio-éducatifs proches de la MC (Altéo, Enéo, Ocarina - NDLR) et celle de nos partenaires médico-sociaux du domicile (ASD, Solival, Qualias, Vitatel - NDLR). Pour les membres, leurs enfants, leurs proches. Pour répondre aux besoins à court terme, mais aussi à ceux du lendemain. Nova, c’est le ré-ancrage dans le local.