Retour à Politiques sociales

"L'éducation permanente, un puissant levier pour déconstruire les slogans"

"Les gens acceptent de moins en moins d’aller voter tous les cinq ans et, entre deux élections, de faire confiance plus ou moins aveuglément à leurs élus".
© MOC

Ariane Estenne accède pour quatre ans à la présidence du Mouvement ouvrier chrétien, coupole de la Mutualité chrétienne. Changement de style en vue, assurément !


Elle est jeune (35 ans), mais pas naïve pour un sou. Elle est aussi féministe. C’est là, sur le terrain du combat en faveur des droits des femmes, qu’elle a appris à décortiquer les mécanismes de domination qui animent les sociétés humaines, qu’ils soient sexistes, racistes ou socio- économiques. De quoi créer en elle un sentiment d’indignation qui ne cesse de bouillir. Et qui se voit ! Depuis le 1er janvier, elle dirige le Mouvement ouvrier chrétien (MOC), l’organisation faîtière de la Mutualité chrétienne (MC), de la Centrale des syndicats chrétiens (CSC), de Vie féminine, des populaires et des Jeunes organisés combattifs (JOC). Attention, air frais en vue dans le "pilier chrétien" ! Rencontre.

En Marche : En dehors de certains milieux, le MOC est peu connu. Pensez-vous, comme on l’a souvent entendu ces dernières années, qu’il pèse peu voire de moins en moins sur les orientations politiques de nos dirigeants ?

Ariane Estenne : La question que vous posez ne m’étonne pas. Elle ne concerne pas que le MOC, mais tous les mouvements sociaux. Il faut bien comprendre que les temps ont changé. Aujourd’hui, on n’adhère plus à une institution, mais à une cause. C’en est fini de l’époque où on s’inscrivait dans telle ou telle association en imitant ses parents, et où l’on restait toute sa vie par une sorte de fidélité historique. Il n’est donc pas étonnant que le MOC n’ait plus la même notoriété qu’au siècle dernier. Et je ne crois pas qu’il s’agisse, com me on le dit parfois, d’une question d’individualisme ou de passivité des gens : ils continuent à vouloir changer la société. Mais, avec les réseaux sociaux notamment, ils ont l’impression qu’ils peuvent défendre des causes en restant chez eux et en échan geant des tweets, plus qu’en se rencontrant et en échangeant dans des réunions.

EM : Simple "impression" de leur part ou réalité ?

A.E. : J’ai la conviction qu’il reste nécessaire de se rencontrer "en vrai" pour vivre une expérience partagée et voir comment, au-delà des différences, on veut transformer la société. Mais il serait stupide d’ignorer l’efficacité des réseaux sociaux. Voyez comment les femmes espagnoles ou italiennes, l’année dernière, ont réussi à organiser une grève des femmes et à se faire entendre sur la défense de leurs droits grâce à ces canaux. Voyez comment a émergé #Metoo contre le harcèlement sexuel. Voyez comment 12.000 adolescents réunis sur le climat, dans nos propres rues, ont réussi à secouer la léthargie de nos dirigeants. Mais tous ces gens nous bottent aussi le c…, à nous, mouvements sociaux ! C’est cela, plus largement, qui m’interpelle dans les Gilets jaunes et d’autres mobilisations spontanées : comment se fait-il que différentes catégories sociales ne se sentent plus représentées ni par les syndicats ni par les autres organisations sociales ?

E.M. : Et vous avez la réponse ?

A.E. : Elle est multiple, mais on peut au moins relever trois éléments. Le premier est d’ordre terminologique. Une partie des gens à qui nous som - mes censés nous adresser ne maîtrise pas toujours les codes que nous utilisons, alors que la communication sur Facebook (pour ne citer que ce canal) est directe et dénuée de tout jargon. Deuxièmement, il y a des parties de la population qui restent discrètes, invisibles et/ou très précarisées et qui se sentent marginalisées par rapport aux thèmes que nous défendons. Enfin, il y a une mise en cause, légitime, au sujet de l’efficacité de la démocratie représentative : on n’accepte plus aujourd'hui d’aller voter tous les cinq ans et, entre deux élections, de faire confiance plus ou moins aveuglément à nos élus. C’est précisément ce genre de constats qui donne toute sa légitimité au cheval de bataille du MOC : l’éducation permanente.

E.M. : C’est-à-dire ?

A.E. : L’éducation permanente, c’est accompagner les gens qui sont seuls dans leur salon ou leur cuisine pour développer leur esprit critique, organiser une parole commune, et formuler leurs revendications auprès du politique. Cet accompagnement permet de déconstruire les idées reçues et les slogans – y compris les plus sombres qui circulent sur les réseaux sociaux. C’est là que le MOC s’avère un outil passionnant et tout à fait original. Il fédère en effet cinq organisations qui ne sont liées par aucun rapport hiérarchi que, qui représentent environ un million de personnes et qui ont des points de vue pas nécessairement identiques sur les enjeux de société. Or ces cinq organisations doivent s’entendre sur des enjeux qui se situent aux interstices du social, de l’économique et du culturel. Ce qui est complexe ! Qu’il s’agisse du travail de terrain, des formations dispensées, des bureaux d’étude ou des instances, tous les étages de ces cinq organisations sont obligés de se parler et, à travers leurs contradictions, de redécouvrir sans cesse cette vérité incontournable : 1 + 1 = 3…

E.M. : Que peut faire l'éducation permanente contre des tendances aussi lourdes que la cristallisation du débat sociétal sur les identités ? Ou contre la façon de plus en plus décomplexée dont s'exprime la parole brute, pour ne pas dire brutale voire violente ?

A.E. : Le racisme, l’homophobie, les stéréotypes sur les femmes ou l’islam… Tout cela est à voir comme les symptômes d’une pensée qui man - que de complexité et qui ne prend pas en compte la question qui, pourtant, compte le plus : celle des privilèges et des rapports de force. Notre société repose sur divers systèmes de domination : capitaliste, sexiste, raciste, etc. Cette réalité, qui se perçoit à tous les niveaux, crée une société où augmentent les discriminations, les inégalités et les violences. Qu’il s’agisse de la répartition des tâches dans les couples ou des politiques salariales, les inégalités, concrètement, demeurent. Face à cela, on peut choisir de pointer des boucs émissaires. Moi, je préfère identifier les rapports de force qui sont à la racine de tous ces phénomènes. Ce travail de longue haleine est culturel. Il se situe à l’inverse des slogans et des jugements à l'emporte piè ces. Ce n’est pas en décrétant des formules toutes faites ou moralisantes ("c’est bien", "c’est mal") qu’on arrive à des résultats. L’enjeu fondamental consiste à approfondir la démocratie via ce travail culturel.

E. M. : Votre prédécesseur, en accédant à sa fonction, se revendiquait du Cardinal Cardijn avec son "voir, juger, agir". L’ULBiste que vous êtes y souscrit-elle également ?

A.E. : ULBiste mais aussi conseillère en éducation permanente au cabinet d’Alda Greoli (Cdh) pendant deux ans et chargée de projet (huit années) chez Vie Féminine. Je n’ai aucun mal à m’approprier la manière de voir du fondateur de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC). Quels que soit les termes utilisés, la méthode est la même : se mettre ensemble, formuler des jugements sur ce qui se passe en termes de discrimination ou de rapport de force pour, ensuite, amener au changement. Je le répète : l’éducation permanente est un puissant levier pour y arriver.

E.M. : Y a-t-il une place pour la gau che extrême ou, si vous préférez, “l’extrême gauche” au sein du MOC, celle-là même qui n’a cessé de progresser sur l’échiquier politique belge particulièrement au sud du pays ? A.E. : Historiquement, nos alliés privilégiés sont le Cdh, le PS et Ecolo. Et, sur des dossiers où nous pouvons nouer des alliances tactiques ponctuelles, d’autres partis. La question que vous soulevez n’est pas tranchée en interne. Mais, à titre personnel, je ne suis ni choquée, ni inquiète à l’idée de travailler avec ces formations dans le sens où le MOC n’a pas pour vocation de relayer les positions des partis. Certes, nous faisons pression sur le politique, mais toujours à partir de l’action collective et l’éducation permanente. Notre mission première est de réveiller l’action collective et de l’animer. Ce que je retiens des dernières années, progression de l’extrême gauche ou pas, c’est que les grandes villes belges les plus cosmopolites – Bruxelles en tête – ont une présence quasiment nulle de l’extrême droite. Tant mieux si la diversité des gauches, en complément avec le travail associatif, a permis d’arriver à ce constat rassurant. Que le curseur, en Belgique francophone, reste à gauche est une bonne chose.

E.M. : La chute du gouvernement, un soulagement ? A. E. : Oui, mais très partiel car il ne faut pas y voir une victoire de la gauche. À part, peut-être, la limitation des visites domiciliaires, la gauche n’a pas engrangé beaucoup de victoires depuis cinq ans. Plusieurs branches de la sécurité sociale sont détricotées. Les corps intermédiaires – mutuelles, syndicats, mouvements sociaux – sortent affaiblis de la dernière législature. Les syndicats perdent des membres car les travailleurs qui perdent leurs allocations de chômage ne se syndiquent plus. Etc. Mais ce qui a fait le plus de dégâts, c'est un véritable travail de sape symbolique. Même non aboutie, la pension à 67 ans est acquise dans les esprits. En Wallonie, le gouvernement a réussi à semer le doute sur l’efficacité des associations, alors que ce sont elles qui pallient aux déficiences des pouvoirs publics (voyez la plateforme citoyenne pour les réfugiés !). Le plus préoccupant, c’est l’impact qu’a eu ce travail symbolique et lexical sur nos mentalités : le désir d’égalité s’érode, même parmi la gauche. Comment se fait-il qu’il fail le encore argumenter sur le droit de vote aux étrangers : n’est-il pas normal de pouvoir voter là où on habite ? Comment peut-on encore croi re qu’on poussera les gens à trouver un travail en réduisant leurs allocations de chômage ? Ce type de croy ance percole dans les cerveaux. Et c'est inquiétant.