Coronavirus

Pandémie : une jeunesse de plus en plus déboussolée                                

Face à une crise sanitaire qui s'éternise, enfants et ados sont en perte de repères. Cela se traduit par une augmentation des troubles mentaux chez les 0-17 ans : tics, phobie ou décrochage scolaire, troubles alimentaires, tentatives de suicide… Débordés, les pédopsychiatres tirent la sonnette d'alarme. Une inquiétude partagée par la MC, qui a récemment réalisé une étude sur le sujet.

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Julien Marteleur

Julien Marteleur

Mars 2020 : à l'aube de la pandémie, des millions d'enfants et d'adolescents se retrouvent enfermés chez eux, privés d'école et de contacts extérieurs. Une pilule qui, une fois l'effet de sidération passé, a du mal à passer auprès d'une jeunesse qui a besoin de découvrir le monde qui l'entoure… Les mesures sanitaires extrêmement strictes à l'époque, nécessitant le report de nombreux soins non essentiels - dont les soins psychiatriques et psychologiques - vont avoir des effets collatéraux durables sur la santé mentale des plus jeunes.

Bombe à retardement
Toutefois, dans un premier temps, "Le brusque changement du mode de vie familial, la présence parentale, la fermeture des écoles, l’isolement social,… ont mis entre parenthèses les difficultés psychiques que les jeunes rencontraient à cette époque. Plus de phobie sociale ni scolaire, plus de harcèlement, plus de stress académique, plus de sentiment de délaissement parental ni de pression sociale au travers du regard porté par l'autre… Certains facteurs de stress avaient complètement disparu", relève Sophie Maes, pédopsychiatre et directrice de l'unité pour adolescents du Centre hospitalier le Domaine-ULB. La durée relativement courte de ce premier confinement, un bref retour à l'école, l'arrivée des vacances d'été et l'espoir d'un retour à la normale à la rentrée a limité les conséquences psychologiques de la première vague sur les enfants et les ados. Mais rapidement, ce sera la douche froide : la Belgique se reconfine dès le début du mois de novembre.
"Cette deuxième vague a impacté davantage de jeunes et de familles, souligne-t-on au sein du service de pédopsychiatrie de l’Hôpital universitaire des enfants Reine Fabiola (HUDERF) de Bruxelles. "À la question sanitaire et à la peur du virus s’est ajoutée la précarité économique de nombreux foyers, la gestion difficile du télétravail pour certains ou le basculement dans la pauvreté pour d’autres. Heureusement les écoles sont restées ouvertes, seul lieu de socialisation pour beaucoup d’enfants et d’adolescents."
Mais le mal est fait : certains jeunes craquent à retardement, parfois de manière spectaculaire. "En juin, nous avions vu des enfants et des jeunes avec des troubles anxieux, un retour difficile à l’école, ainsi qu’un grand nombre de patients présentant des tics, raconte-t-on au service de pédopsychiatrie de l'HUDERF. Fin février 2021, un tiers de nos lits étaient occupés par des hospitalisations de longue durée de jeunes de moins de 13 ans présentant un trouble des conduites alimentaires de type anorexie. Ces troubles ont été exacerbés par les situations de confinement en famille. Nos lits de crise sont saturés en permanence : tentatives de suicide, automutilations, crises intrafamiliales, dépression, anxiété majeure… Nous pensons que, de manière plus générale, le manque de contacts avec les pairs a entrainé une solitude et une perte d’appui pour les enfants et les adolescents en difficulté."

Les soins aussi sous pression
Depuis, notamment avec l'arrivée des vaccins anti-Covid et la baisse des cas graves de la maladie, les mesures sanitaires se sont sensiblement relâchées. La perspective d'un nouveau confinement semble s'éloigner de plus en plus. Mais tout comme cette liberté retrouvée, la santé mentale des jeunes reste fragile. En 2021, la MC a étudié l’évolution de l'utilisation de soins de santé mentale de ses membres de moins de 18 ans jusqu'en juin de la même année. Les signaux sont inquiétants : dès le début de 2021, beaucoup plus de jeunes souffrant de problèmes de santé mentale ont été hospitalisés, ce nombre atteignant même des niveaux record sur le nombre de lits occupés par les membres de la MC dans les hôpitaux psychiatriques et les services psychiatriques des hôpitaux généraux. De plus, le nombre de jeunes entrant aux urgences pour des interventions psychiatriques urgentes a également augmenté depuis le début de l'année. "Cela peut indiquer un rattrapage des soins qui a été reporté pendant le confinement et un besoin accru de soins, explique Elisabeth Degryse, Vice-Présidente de la MC. Le besoin de soutien mental pendant cette crise sanitaire est élevé, en particulier chez les enfants et les jeunes."
Ce nombre exponentiel d’urgences et de crises saturent le réseau de prise en charge. Pourtant, depuis 2015, la "nouvelle politique de santé mentale pour enfants et adolescents" du SPF Santé publique vise à renforcer les soins ambulatoires pour diminuer le recours aux hospitalisations pédopsychiatriques. Hélas, le nombre de séjours dans les services pédopsychiatriques augmente chaque année. Selon les données publiées par le SPF en mars 2021 dans le rapport "Données phares : soins en santé mentale", il est passé de 5.318 en 2005 à 7.197 en 2018, soit une augmentation de 35 %. Et cette tendance a connu une accélération brutale alors que les places viennent à manquer. De plus, elles ne sont pas équitablement réparties dans chaque province, surtout en Wallonie. Dans la province de Luxembourg par exemple, on ne compte qu’un seul hôpital psychiatrique qui peut accueillir des enfants…

Des inégalités visibles
À cette saturation croissante du réseau vient s'ajouter une autre difficulté : les inégalités d'accès aux soins pédopsychiatriques au sein de la population. Dans son étude, la MC pointe que les conséquences de la pandémie semblent plus sévères pour les jeunes issus d'un milieu socio-économique défavorable. En 2020, les enfants et les jeunes ayant droit à une intervention majorée (un indicateur pour les familles à faibles revenus) représentaient 29% des patients hospitalisés et 25% des patients à la recherche d’une aide d’urgence, alors que seulement 15% des membres de la MC de moins de 18 ans sont bénéficiaires de l’intervention majorée. Ils ont aussi moins recours aux soins ambulatoires avec un psychiatre - qui peut faire la différence à un stade précoce - par rapport à leurs pairs d'une meilleure classe socio-économique. "Si les plus précarisés sont ceux qui ont le plus besoin de soins, on constate aussi qu'ils les utilisent moins, précise Elisabeth Degryse.
Pour pallier cette difficulté d'accès aux soins de première ligne, le SPF Santé publique a mis en place des équipes mobiles : créées dans le cadre de la réforme de 2015, elles regroupent des professionnels de différents secteurs (psychiatres, éducateurs, assistants sociaux, etc.) et sont réparties dans 12 réseaux au sein du pays. Ces équipes sont divisées en deux groupes : l’un pour les soins de "crise" et l’autre pour les soins de "longue durée". Elles atteignent une population qui n’a pas facilement accès aux soins en santé mentale. "Ce sont souvent des partenaires du réseau qui nous contactent, explique Rédouane Boukhari, coordinateur des équipes mobiles de Bruxelles au sein du réseau Bru-STARS. Cela peut-être un directeur d'école qui nous indique une situation de décrochage scolaire, un psychologue dont le jeune patient ne se rend plus aux consultations, un service pédopsychiatrique hospitalier débordé… Mais on reçoit aussi de plus en plus d'appels de parents démunis, qui sont souvent eux-mêmes dans une situation de détresse mentale." Les équipes mobiles partent alors à la rencontre du jeune en détresse, se déplaçant même à domicile si la situation l'exige. "65% de nos demandes concernent les 13-18 ans, précise Rédouane Boukhari. En cas de situation de crise, nous instaurons un suivi durant 4 à 6 semaines (renouvelable une fois), à raison de deux à trois rencontres par semaine. Un suivi de longue durée va s'étaler sur une année, là aussi renouvelable en fonction du besoin. Il s'agit essentiellement d'accompagner le jeune dans sa réinsertion scolaire ou sociale."
Depuis le début de la crise sanitaire, la cadence s'est accélérée. "Les symptômes sont de plus en plus sévères, ils nécessitent généralement une hospitalisation, mais les lits sont quasi tous occupés, malgré que le gouvernement ait débloqué plus de moyens… déplore Rédouane Boukhari. Alors, on bricole : on assure un suivi quotidien du jeune en détresse, on attend qu'un lit se libère dans un service pédopsychiatrique pendant 24 ou 48 heures… Actuellement, nous passons l'essentiel de notre temps aux soins de crise, au détriment de ceux de longue durée."

       

Retrouver du sens
L'essoufflement de la pandémie améliorera-t-il la situation de nombreux jeunes en souffrance psychique ? Rien n'est moins sûr, selon le Pr Emmanuel De Becker, pédopsychiatre au sein des Cliniques Saint-Luc (UCLouvain). "Dans leur immense majorité, les plus jeunes n'ont pas eu peur du virus, estime le professeur. Ce qui les a marqués, c'est de voir cette peur sur le visage des adultes, de voir leurs parents se disputer ou se séparer durant le confinement, de ne pas pouvoir enterrer un grand-parent… Aujourd'hui, le marasme socio-économique ambiant crée de nouvelles angoisses au sein des foyers, de nouveaux traumas qui se transposent chez les plus jeunes." "Les dégâts psychologiques ne se réparent jamais directement, prévient Rédouane Boukhari. Si la pandémie s'arrête, les services de pédopsychiatrie vont pouvoir souffler un peu. Mais les traumas ne disparaîtront pas comme par magie. Il va falloir trouver les mots pour expliquer ce qui nous est tombé sur la tête, cette perte de contrôle universelle sur la maladie. Dans une moindre mesure, nous avions déjà connu cela au moment des attentats du 22 mars 2016 : comment trouver du sens à l'insensé ? Le plus important, je crois, pour ces jeunes en détresse, c'est de retrouver un sens à leur existence."