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Infirmiers
Les héros sont fatigués

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Même si elle est loin d’être terminée, la crise sanitaire liée au Covid-19 laissera des traces profondes dans le monde infirmier. Se faire applaudir chaque soir à 20 heures avec ses collègues soignants (médecins, aides-soignants, paramédicaux, etc.), c’est sympa. Mais au-delà : comment rester debout – et motivé(e) ! – une fois l’adrénaline retombée ? L’image de la profession auprès des jeunes est-elle vraiment devenue plus attractive ? Esquisses de réponses...


 
"Ce métier, il faut l’aimer. Si ce n’est pas le cas, on sombre plus facilement dans la peur, l’absentéisme ou le je-m’en-foutisme. Or ce que j’ai vu ces dernières semaines (et ce que je continue à voir), c’est une énorme dose de solidarité et de générosité parmi les soignants." Des trémolos dans la voix, de l’émotion pudique dans ses silences, Filice Tuz, infirmière en chef au service d’orthopédie aux Cliniques universitaires Saint-Luc à Bruxelles (UCLouvain), résume le bouleversement absolu qu’elle a connu au cœur de la crise liée au Covid-19. En moins de vingt-quatre heures, son service s’est retrouvé fermé et les vingt personnes de son équipe – infirmiers, aides-soignants, aides en logistique – ont été réparties dans huit autres zones de l’hôpital dédiées spécifiquement au traitement du Covid. "Excepté par SMS, je n’ai plus pu jouer mon rôle d’infirmière en chef : soutenir chacun au jour le jour." Elle-même a été dépêchée en gériatrie, ravagée par le coronavirus. "Une équipe en grande souffrance : les trois quarts des effectifs sont tombés malades eux-mêmes. Une infirmière est même décédée… Ma famille a eu peur pour moi : n’allais-je pas tomber malade à mon tour ? Si je n’étais plus allée travailler, je n’en aurais pas dormi ! Aujourd’hui, mon équipe est impatiente de se retrouver, mais… pourvu qu’une deuxième vague ne survienne pas entretemps !"
L’épuisement suite aux horaires démentiels, au stress et à la confrontation à la mort. La colère face à l’impréparation des autorités publiques (masques, tests, etc.). Une certaine hébétude, aussi, face aux bouleversements du quotidien parfois déstructurants à long terme. Tels sont quelques-uns des sentiments dominants du monde infirmier après trois mois de crise. "Des infirmières ont été virées par leurs colocataires par crainte d’une contamination. D’autres, obligées de dormir à l’hôtel parce que leurs horaires n’étaient pas compatibles avec les transports en commun. D’autres encore, contraintes de dormir chez des collègues, par peur de contaminer leurs parents âgés vivant sous le même toit. De toutes ces situations vécues par le personnel soignant, il n’y aucun décompte, aucun cadastre, se dépite Laurence Hody, infirmière en chef en chirurgie cardio-vasculaire à Saint-Luc et déléguée syndicale. Combien sont-ils ou elles à être tombé(e)s au travail ? Comment, mentalement, supporter le poids d’une contamination de ses proches, surtout si l’un est décédé par la suite après un contact ? "
 

Des risques aggravés de burnout

Au début du mois de mai, l’UCLouvain a chiffré à 71 % les infirmiers (hospitaliers ou autres) en risques de burnout, soit 31 % de plus que les résultats d’une étude menée en 2019 par le KCE selon une méthodologie semblable. Une hausse impressionnante, donc, mais qui mérite d’être précisée. D’abord parce que les jeunes infirmiers et infirmières semblent avoir davantage souffert que leurs aînés des conditions de travail liées au coronavirus. Ensuite, parce que, si la charge de travail et la déshumanisation du travail semblent s’être aggravées, il n’en va pas de même pour un troisième critère : le sentiment d’accomplissement personnel au travail. "Celui-ci semble s’être stabilisé, voire légèrement amélioré, avance prudemment Pierre Smith, infirmier et chercheur doctorant en Santé publique à UCLouvain. Peut-être parce le sentiment d’ennui qu’on peut éprouver dans certains services, hors crise, a soudain été gommé par ce qui fait l’essence de ce travail : soigner et sauver des vies. Hélas, cet aspect positif a probablement été effacé par la mise en évidence des maux récurrents de la profession, liés à la pénibilité du travail et à ses effets bien connus : des carrières infirmières de plus en plus courtes et des recrutements de plus en plus difficiles parmi les jeunes générations."
 
 

"Combien sont-ils (elles) à être tombé(e)s au travail pendant la crise ?" (Laurence Hody) 

 

Les écoles d’infirmiers : désertées ou bondées ?

Dans les écoles d’infirmiers, on retient son souffle : quel sera l’effet de la crise "corona" sur les inscriptions, déjà en mauvaise posture depuis le passage à quatre ans d’études ? Dans certains établissements d’enseignement, l’impact semble hyper-positif. Dans d’autres, largement négatif. Impossible, à ce stade de l’année, de dégager une tendance de fond liée au statut de "héros" attribués aux soignants par les citoyens "applaudisseurs" sur le coup de 20 heures. Certains observateurs craignent, à terme, un effet profondément démotivant auprès des jeunes, tout à l’inverse de l’effet "Justine Henin" ou "Red Lions" sur l’engouement des adolescents envers le tennis ou le hockey. "Le soutien citoyen au personnel soignant est très important, reconnaît Adrien Dufour, directeur du service infirmier paramédical et services associés à la Clinique Saint-Luc Bouge (Namur). Ne fût-ce que parce que l’épuisement émotionnel menace chacun d’entre nous et parce que cette crise a fait craquer l’allumette sous un jerrycan prêt à exploser depuis bien longtemps. Pensez ne fût-ce qu’aux normes d’encadrement, restées statiques depuis vingt ans, et à l’absence de revalorisation salariale. Mais mettez-vous à la place d’un jeune de quinze ans qui s’interroge sur son avenir personnel. Que voit-il depuis les Mardis des blouses blanches de l’année dernière ? Des infirmières en pleurs, des conditions de travail qui ne cessent de se dégrader. Il est urgent de réoffrir une image plus positive de cette profession : un métier qui s’exerce de plus en plus en interdisciplinarité, où l’on peut satisfaire sa curiosité intellectuelle, partager son expérience et bénéficier de la gratitude des patients ”.
 

Une profession redevenue attrayante

Vœu pieu ? Il semble, en tout cas, que la crise ait agi comme un électrochoc sur du personnel infirmier ayant fui le métier. "En pleine crise, j’ai vu 4 ou 5 ex-infirmiers revenir à la profession - particulièrement aux soins intensifs, explique Yves Maule, Manager de médecine critique et président de l’Association francophone des infirmiers d’urgence. Ils s’étaient reconvertis dans la boulangerie, le coaching, etc. Leur retour pour de longues semaines n’est pas anodin : c’est qu’ils estiment avoir encore quelque chose à donner à ce métier. Reste à voir si cet épisode sera de taille à casser l’image de 'Radeau de la Méduse' accolée à la profession. Tant que la Taylorisation des processus de soins sera mise en avant par les décideurs, le personnel infirmier continuera à prendre de nombreux coups.
Des coups, tout le monde en a pris et en prend encore. À tel point qu’il a fallu dépêcher dans des hôpitaux et des maisons de repos (MR) des équipes de Médecins sans frontières rompues aux situations de conflit et d’épidémie de longue durée. C’est dans les MR et les maisons de repos et de soins (MRS), considérées unanimement comme les plus grandes oubliées de la crise actuelle, que l’accompagnement psychologique a été - et est - le plus vital. "Dans ce type d’institutions, le personnel a certes une familiarité avec la mort, souligne Lili Vangaever, promotrice santé chez MSF. Mais si le choc a été si terrible lors de la crise, c’est parce que même l’accompagnement des morts en tout dignité (visite de la famille, toilette mortuaire, etc.) a été compromis." Si, par ailleurs, de nombreux hôpitaux ont créé ou renforcé le soutien psychologique à leur personnel depuis les attentats (NDLR : surtout à Bruxelles), "la culture du débriefing pour favoriser l’expression des souffrances continue à manquer cruellement dans les soins infirmiers ambulatoires et dans les MR et MRS", souligne Pierre Smith.
  

"Cette crise a fait craquer l’allumette sous un jerrycan prêt à exploser depuis longtemps" (Adrien Dufour)

 

Tenir, à tout prix, et… s’effacer

Cela dit, même mis sur pied en milieu hospitalier, l’accompagnement psychologique des soignants peut revêtir des contours trompeurs. "Dire aux soignants qu’ils peuvent appeler une ligne téléphonique pour se faire aider psychologiquement, c’est très différent de faire passer un psychologue chaque jour dans les services pour demander à chacun 'comment allez-vous aujourd’hui… ?'", fait remarquer Adrien Dufour. D’après l’étude d’UCLouvain, ils sont peu nombreux, parmi le personnel soignant, à être allés consulter, même auprès de psys venus de l’extérieur (souvent bénévoles). 
Voilà qui n’étonne guère Pierre Smith. "Identifier les signes d’épuisement professionnel, chez soi comme chez ses collègues, est trop peu enseigné aux étudiants infirmiers. Toute la culture de ce métier consiste à s’oublier, s’effacer devant les besoins du patient." Un oubli qui, toutefois, risque d’être de courte durée sur le plan collectif. Car, après la récupération physique et mentale liée à la crise, viendra l’heure des revendications et des mobilisations collectives. "Le monde infirmier a besoin que ses valeurs soient rencontrées, explique Laurence Hody. La population a ouvert les yeux sur la réalité de notre profession. Mais nos gouvernements, eux ? S’ils ratent le tournant, s’ils continuent de broyer les soignants qui ont un idéal, je crains que le burnout gagne les gens de qualité et qui restent motivés. Ce serait dramatique pour la politique des soins de santé. Et pour la santé des gens tout court".