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Covid-19 et anosmie : un monde sans odeurs

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60% des patients atteints du Covid-19 développent une perte de l’odorat (anosmie). Celle-ci peut durer de quelques jours à plusieurs mois, avec d’importantes répercussions sur le quotidien et notamment sur l’alimentation. L’entraînement olfactif permet de soutenir la récupération de ce sens essentiel.


Depuis longtemps, on savait que certains virus, notamment de la grippe, étaient capables de causer une anosmie. Ces cas étaient, cependant, de l’ordre de l’exception. Dans la pandémie du Covid-19, l’anosmie s’est au contraire imposée comme la manifestation la plus singulière et la plus déconcertante du virus – sa véritable signature. "Depuis mars dernier, nous constatons une explosion des consultations pour des pertes d’odorat liées au Covid. Environ 60% des patients seraient concernés par ce symptôme", relate le Dr Caroline Huart, ORL aux Cliniques universitaires Saint-Luc. "Le nez est un endroit où les virus se multiplient beaucoup, taille Claire Martin, neurobiologiste de l’odorat au CNRS. Il est tapissé d’une muqueuse composée de neurones et de cellules de soutien, qui nourrissent ces neurones. Dans le Covid-19, ce sont ces cellules de soutien qui seraient atteintes en premier car elles portent les récepteurs au virus. Cette inflammation provoquerait ensuite la mort des neurones, qui se trouvent à proximité." L’anosmie se développe, parfois en même temps que les autres symptômes (fièvre, toux...), parfois plus tard. Il arrive aussi qu’elle soit la seule et unique manifestation de l’infection. La plupart du temps, l’odorat revient en quelques jours à quelques semaines. La muqueuse du nez présente en effet la particularité de se renouveler tous les 40 jours, même si, lorsqu’elle a été fortement atteinte, ce renouvellement peut être plus lent.

"Pour 20 à 25% des patients, des troubles de l’odorat persistent encore deux à trois mois après l’infection. Mais après six mois, 95% d’entre eux auront récupéré", rassure le Dr Caroline Huart. Lorsque la muqueuse se renouvelle, des anomalies peuvent aussi apparaître au niveau du "recâblage" : l’information envoyée depuis la muqueuse nasale vers le cerveau s’effectue de manière incomplète. On observe alors des phénomènes de parosmie : les odeurs sont bien présentes mais différentes de ce qu’elles devraient être. La viande, par exemple, sent désormais l’essence... Voilà pourquoi après une infection au Covid-19, certaines personnes se détournent d’aliments qu’elles appréciaient avant.

Des troubles de l’odorat aux troubles du goût

Odorat et goût sont intimement liés. Nous pouvons en effet sentir l’air inspiré (olfaction) mais pas seulement : quand nous mangeons, les odeurs remontent par l’arrière de la bouche vers le nez (rétro-olfaction). Le sens du goût proprement dit se limite, quant à lui, aux saveurs fondamentales : le sucré, le salé, l’acide, l’amer et l’umami. Quand nous aimons un plat ou une boisson, nous apprécions en réalité le mélange entre ces saveurs de base et les informations subtiles communiquées par l’odorat. Par exemple, une personne qui mange un gâteau au chocolat et qui a perdu l’odorat goûtera surtout le sucre, pas le chocolat. "Néanmoins, le Covid peut aussi provoquer de vraies pertes de goût, c’est-à-dire des atteintes par le virus des récepteurs qui se trouvent sur la langue, de même que des pertes de la kinesthésie, ce sens presque tactile qui permet de saisir le côté frais quand vous sentez la menthe ou le côté piquant quand vous sentez les piments"précise Claire Martin. De quoi rendre les repas proprement insipides... "Les troubles de l’alimentation sont la conséquence la plus fréquemment rapportée par les personnes qui perdent l’odorat, poursuit la neurobiologiste. Certaines personnes peuvent avoir tendance à se sous-alimenter, car elles n’éprouvent plus aucun plaisir à manger. D’autres, peuvent au contraire adopter une alimentation déséquilibrée car leur perception des saveurs est biaisée. Par exemple, elles auront tendance à sucrer plus pour avoir une sensation en bouche."

Des conséquences sous-estimées

Laurent Hosch, 40 ans, membre belge de l’association anosmie.org, n’a pas attendu la pandémie pour s’intéresser aux odeurs. Suite à un burn-out, il avait même envisagé de se reconvertir dans l’aromathérapie, avant qu’en 2016, une anosmie ne bouleverse ironiquement ses plans."J’ai fait une infection grippale en plein été. Mais c’était aussi une période où j’allais mal, où je prenais beaucoup de médicaments, donc il est difficile de savoir si l’infection seule est responsable." Aujourd’hui, malgré une légère amélioration, Laurent Hosch n’a toujours pas retrouvé l’odorat. "Au début, j’ai eu l’impression d’entrer dans un monde parallèle. Le plus pénible est de ne plus sentir les autres personnes, pas même son partenaire. J’étais un bon vivant mais aujour d’hui, je n’ose plus faire la cuisine, de peur de préparer quelque chose de répugnant." Comme beaucoup d’anosmiques, Laurent Hosch s’est souvent heurté à l’incompréhension quand il évoquait ses difficultés liées à la perte d’odorat, un sens que nous exploitons peu de manière consciente et dont nous avons tendance à sous-estimer l’importance. "Beaucoup de patients anosmiques se sont entendus dire, même parfois par leur médecin ou leur ORL, que ce n’était pas grave, qu’il n’y avait rien à faire...", témoigne le Dr Caroline Huart.

Entraîner son nez

À l’heure actuelle, il n’existe pas de médicament miracle pour retrouver l’odorat. Mais il est possible de stimuler la récupération des facultés olfactives, en entraînant son nez à sentir chaque jour des odeurs différentes. "De nombreuses études ont démontré l’efficacité du 'training olfactif' dans les pertes d’odorat d’origine virale. On pense donc qu’il est également utile pour les pertes d’odorat liées au Co-vid", précise le Dr Caroline Huart. Les neurones qui se trouvent dans le nez peuvent en effet se renouveler tout au long de la vie. Le bulbe olfactif situé dans le cerveau est également caractérisé par une grande plasticité : à chaque fois que nous apprenons de nouvelles odeurs, sa structure se modifie. Ainsi, les sommeliers de renom et les grands "nez" de la parfumerie ne sont pas seulement dotés d’un bon odorat : ce sont surtout des personnes très entraînées ! "Le 'training olfactif' consiste en un entraînement régulier, à raison de deux séances de cinqminutes par jour pendant au moins quatre mois, détaille le Dr Caroline Huart. Il faut choisir quatre odeurs de familles différentes, par exemple, la rose (floral), le citron (fruité), la girofle (épicé) et l’eucalyptus(résineux)."

Des kits prêts à l’emploi sont disponibles en pharmacie. Vous pouvez également utiliser des jeux ludiques comme le Loto des odeurs ou constituer vous-même votre kit, par exemple avec des huiles essentielles mélangées à une huile de base (pour éviter l’irritation). Il s’agit alors de sentir chaque odeur pendant quelques secondes en essayant de la reconnaître. "En complément du 'training olfactif', il est conseillé d’appliquer de la vitamine A dans le nez pour favoriser une meilleure récupération", ajoute la spécialiste. Laurent Hosch conseille pour sa part, de commencer l’entraînement le plus tôt possible, de ne pas se décourager et de se faire accompagner au niveau psychologique si des symptômes de dépression apparaissent. À force de ne pas sentir, il peut en effet arriverqu’on n’ait plus goût à rien..."95% des personnes récupèrent après six mois mais cela ne veut pas dire que les 5% restants ne vont pas récupérer dans les deux ou trois ans", encourage le Dr Caroline Huart. L’espoir est donc de mise, d’autant plus que – mérite de la pandémie –, les recherches sur l’anosmie n’ont jamais été aussi nombreuses.

Pour en savoir plus ...

Les causes non virales de l’anosmie

On estime que l’anosmie touche environ 5% de la population. Les troubles de l’odorat (diminution, parosmie...) concerneraient, eux, jusqu’à 15% de la population. Il existe des anosmies de naissance liées à une anomalie au niveau du bulbe olfactif. Parmi les anosmies acquises, à côté des causes virales, les traumatismes crâniens sont très souvent en cause : ce sont alors les nerfs qui conduisent le message du nez vers le cerveau qui se trouvent sectionnés, et empêchent les informations olfactives de circuler. Autres causes fréquentes de la perte d’odorat : les maladies de Parkinson et d’Alzheimer. “La diminution de l’odorat est même aujourd’hui considérée comme un symptôme précoce de ces maladies”, détaille Claire Martin. Les zones cérébrales associées à l’olfaction sont en effet très proches des zones cérébrales atteintes dans Parkinson ou Alzhzeimer, comme l’hippocampe et le striatum. Néanmoins, les performances olfactives déclinent naturellement à partir de 75 ans : une diminution de l’odorat ne constitue donc pas en soi un signe prédictif de maladie neurodégénérative.

Au quotidien

Vous avez perdu l’odorat suite au Covid ? En attendant de récupérer toutes vos facultés, voici ce que vous pouvez mettre en place :

Pour assurer votre sécurité :

> vérifiez le bon fonctionnement des détecteurs de fumée et de gaz ;

> aérez les pièces, en particulier pendant l’usage de produits irritants (nettoyage, bricolage, etc.) ;

> vérifiez les dates de péremption des aliments ;

> notez la date d’ouverture sur les emballages d’aliments (lait, charcuteries...).

Pour conserver une alimentation équilibrée :

> mangez varié et sain même si le goût n’y est pas... ;

> jouez sur les textures, notamment sur le croquant ;

> dressez des assiettes appétissantes ;

> se peser une fois par semaine ;

> rédigez à l’avance vos menus et votre liste de courses.

Pour prendre soin de vous

Pour vous sentir en confiance, prenez soin de votre hygiène corporelle sans en faire une obsession. Les personnes qui ont perdu l’odorat ont parfois peur de sentir mauvais, mais il n’y a pas de raison. En cas de doute, demandez à votre entourage de vous rassurer. Informez-vous et trouvez du soutien sur les sites d’associations de patients : anosmie.org, fifthsense.org.uk, abscent.org.