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Le scorbut pointe au large

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La maladie des corsaires signe son retour. Aux États-Unis et en Australie, quelques dizaines de cas sont détectés. En France, une dizaine. Causée par une carence en vitamine C, ce sont principalement les personnes précaires qui y sont exposées.


Rappel historique : la "peste des mers" fit des ravages sur les bâtiments de la marine à voile jusqu'au 18e siècle. Des centaines de marins succombèrent des effets du scorbut, faisant de ce fléau la première maladie professionnelle identifiée.

Ce sont d'ailleurs les navigateurs qui firent les premières découvertes thérapeutiques. Ils comprirent la nécessité d'interrompre les longs mois de navigation par des escales, là où des fruits frais pouvai ent être consommés. Et assez vite, ils identifièrent le rôle des agrumes comme palliatif au scorbut. "Il n'y a rien de meilleur pour se préserver de cette maladie que de prendre souvent du jus de citron ou d'orange, ou manger souvent du fruit, ou bien il faudra faire provision des sirops de limon, d'oseille, d'épine-vinette, d'une herbe appelée cochlearia, qui semble porter en elle un vrai antidote, et en user souvent", écrivit en 1604 le voyageur et apothicaire français François Martin dans Description du premier voyage fait aux Indes orientales.

La délivrance de jus de citron devint d'ailleurs obligatoire au sein de la marine française en 1789. Bien avant, donc, que le savant Albert Szent-György ne découvre l'acide ascorbique en 1928. Les Anglais, eux, optèrent plutôt pour… la choucroute, un aliment à forte teneur en vitamine C. James Cook, célèbre navigateur, chargea ses cales de barils contenant la spécialité alsacienne pour son expédition dans le Pacifique Sud. Résultat : zéro marin scorbutique.

Symptômes

Le scorbut est une carence en vitamine C dans le cadre d'un régime pauvre en fruits et légumes. Il est responsable d'un défaut de synthèse du collagène qui est, pour les tissus du corps humain, ce que les tiges d'acier sont au béton armé. S'il n'est pas soigné, le scorbut peut entraîner la mort.

Comme toute maladie carentielle, elle débute d'une façon lente et progressive. Le stade de précarence est caractérisé par la fatigue physique et psychique grandissante et la pâleur du visage due à la baisse de l'hémoglobine.

En quelques semaines, la scène clinique s'installe et trois signes se manifestent. Les premiers sont les signes hémorragiques cutanés. Sur la peau, un purpura apparaît, c’est-à-dire une tache hémorragique due à du sang extravasé dans la peau. Son aspect est pétéchial : les pétéchies, petites taches rouges à violacées, ne sont pas plus grosses qu'une tête d'épingle.

Ensuite survient la gingivite hémorragique scorbutique. Elle se traduit par la tuméfaction des gencives qui sont boursoufflées, rouge foncé, et des ulcérations apparaissent. L'haleine est très fétide, les dents se déchaussent et tombent, l'alimentation est très difficile.

L'état général du scorbutique, enfin, est très atteint : pâle, abattu, il souffre de violentes douleurs musculaires des mollets et des cuisses parce qu'ils sont infiltrés d'hématomes profonds.

Le scorbut du nourrisson…

… ou maladie de Barlow, s'observait aussi chez les nourrissons de plus de six mois et dans les couches sociales aisées. Elle était due à l'abandon de l'allaitement maternel pour les premiers laits industriels. Lors de sa fabrication, le lait en poudre ou concentré perdait les vitamines C sous l'effet du processus de chauffage. Chose à laquelle les fabricants ont pallié aujourd'hui. Ceci dit, un nourrisson qui ne reçoit pas d'apport nécessaire en vitamine C risque encore, aujourd'hui, de développer la maladie. Jadis, les bébés exclusivement nourris au lait de conserve pouvaient alors présenter une série de symptômes : perte d'appétit, arrêt de la prise de poids, pâleur, fièvre peu élevée mais constante, purpura… Puis surgissaient des douleurs aux membres, surtout localisées au niveau du fémur, entraînant agitation, cris et insomnies. Le signe essentiel de la maladie chez l'enfant sont les douleurs osseuses provoquées par les mouvements du bébé. Elle siègent au niveau des genoux et surtout à l'extrémité du fémur. Le moindre attouchement est douloureux et arrache des cris au bébé qui bouge, ce qui accentue encore sa souffrance. La palpation des membres est néanmoins indispensable car elle permet de percevoir la masse adhérant à l'os, masse constituée par un hématome sous-périosté, c’est-à-dire une poche de sang située sur la surface de l'os.

Des hémorragies peuvent également apparaître au niveau des gencives. Elles diffèrent néanmoins avant et après l'apparition des dents. Avant, les signes gingivaux sont absents ou peu nets. Après, la gencive forme autour de la dent un bourlet rouge saillant-violet qui peut s'ulcérer et saigner.

Aujourd'hui, dans des pays développés

En 2009, Eric Churchill, médecin à Springfield dans l'État américain du Massachussetts, fut chargé de résoudre un mystère médical. Un homme d'âge moyen s'était présenté avec des gencives qui saignaient, un gonflement inexpliqué, des contusions et de la fatigue. Première suspecte : une infection de la peau. Mais tous les tests bactériologiques se sont révélés négatifs.

Les membres de son équipe s'intéressèrent à son régime alimentaire. Il s'avéra que l'homme, déficient mental et vivant seul dans un quartier pauvre de la localité, se nourrissait exclusivement de pain et de fromage depuis des années.

Le taux de vitamine C du patient était si bas qu'il fit penser à une maladie dont Eric Churchill avait entendu parler durant ses études en faculté de médecine : le scorbut. Une maladie répandue au 18e siècle qui tua plus de marins que les tempêtes et les naufrages.

Le cas de cet homme n'est pas unique. Un deuxième patient, celui-ci décidé à soulager des maux d'estomac à l'aide de crèmes glacées, s'est présenté au même hôpital. Il n'avait rien mangé d'autre depuis des mois. Après un test de vitamine C, même diagnostic : le scorbut.

Durant les cinq années suivantes, les médecins de Springfield ont mesuré les taux de vitamine C auprès de 120 patients se présentant à eux avec une gamme de symptômes étranges : fatigue, changements d'humeurs, éruptions cutanées, douleurs articulaires… 29 d'entre eux souffraient de sévères carences en vitamine C et furent déclarés scorbutiques.

Pauvreté, éducation

La pauvreté serait la principale responsable d'une résurgence du scorbut. Elle pousserait les personnes en situation de précarité à privilégier les aliments riches en matières grasses, en calories et très nourrissants qui tiennent au corps davantage que les fruits et les légumes.

Les personnes sans domicile fixe seraient fort exposées, tel que le confirme l'étude (2012) du docteur français Pierre Francès, réalisée durant deux ans dans deux centres de SDF. Sur 1.328 patients, le diagnostic d'hypovitaminose touchait 48 personnes. "Le scorbut n'est plus une pathologie des navigateurs, c'est devenu une pathologie terrestre liée à l'exclusion", évoquait-il. Il plaidait, par ailleurs, pour l'éducation des populations défavorisées, des cuistots des foyers de SDF, des ban ques alimentaires… pour que les fruits et légumes frais ne soient pas oubliés des menus.

Chez nous

L'enquête de consommation alimentaire menée par l'Institut scientifique de santé publique (ISP, 2014) indique que l'apport moyen en vitamine C est de 82 mg par jour auprès des 3 à 65 ans. Il devrait être de 110 mg. "Les apports habituels en vitamine C peuvent être grandement améliorés dans la population belge, lit-on dans les conclusions, vu qu'un quart seulement de la population répond aux recommandations en terme d'apports de référence et que la moitié ne répond pas aux besoins moyens." Ce sont principalement les adolescents (14-17 ans) et les jeunes adultes (18-39 ans), les personnes ayant un faible niveau d'éducation et les personnes résidant en Wallonie qui présentent un risque plus élevé d'apports insuffisants en vitamine C.

"Donc on peut dire que l’apport ne satisfait pas la recommandation, estime Véronique Maindiaux, responsable du département diététique de l'Institut Paul Lambin. Mais la recommandation ne correspond pas au besoin minimum. Elle correspond à un apport optimal pour profiter de tous les rôles de la vitamine C (antioxydant, synthèse de collagène, résistance aux infections...). Ce n’est donc pas parce qu’on ne l’atteint pas qu’on rencontre des problèmes de santé."

Les situations de déficit en vitamine C n'existeraient pas en Belgique, selon elle. "Il faudrait que l’apport moyen soit inférieur à 10 mg par jour pendant une période suffisante pour commencer à voir des signes de carence. D’où le besoin minimal fixé autour de 30 mg par jour."

La consommation de fruits et de légumes frais reste vitale pour prévenir d'une carence en vitamine C. Sont recommandés : les agrumes, les baies (fraises, groseilles, framboises…), les kiwis, les poivrons, les choux, les pommes de terre et d'autres légumes verts…"Attention, remarque Véronique Maindiaux, la vitamine C est sensible à la lumière et à la température, et sa concentration diminue après la cueillette d'un aliment. Il faut préconiser la conservation au frais pour réduire les pertes et des méthodes de cuisson qui préservent au mieux le contenu : cuisson courte durée, température pas trop élevée, vapeur, micro-ondes… Et éviter de cuire dans de grands volumes d'eau ou trop longtemps, de réchauffer plusieurs fois…"