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Quels médecins pour demain ?

© Michel Houet/BELPRESS © Michel Houet/BELPRESS

L'art de soigner attire de nombreux étudiants dans les facultés de médecine en Belgique francophone. Des études qui nécessitent du travail, une insatiable curiosité et de grandes qualités humaines. Comment seront les médecins de demain ? Entretien avec Francis Zech, professeur émérite et ancien doyen de la Faculté de médecine de l'Université catholique de Louvain (UCL).


En Marche : On peut dire que les études de médecine ont la cote…

Francis Zech : Oui. Le nombre d'étudiants a presque doublé ces cinq dernières années ! Et ce n'est pas forcément bon pour la qualité de l'enseignement… C'est moins facile, par exemple, de donner des cours en petits groupes. Il y a aussi moins de places dans les spécialités.

EM : Il faut dès lors revaloriser la médecine générale?

FZ : Avec deux fois plus d'étudiants, on a l'obligation morale de relever l'enthousiasme pour la médecine de première ligne. De nombreux jeunes en ont peur parce qu'elle demande beaucoup de connaissances et de responsabilités. Egalement parce qu'elle s'exerce seul. Il y a un pas à faire vers plus de confiance en soi. Un autre pas, peut-être aussi, vers plus d'humilité parce que perdure une image un peu malsaine du spécialiste qui serait plus malin que le généraliste.

EM : C'est faux ?

FZ: Dans son domaine, peut-être que c'est vrai. Mais pas à l'échelle du domaine de la médecine ! Selon moi, dans un monde idéal, un médecin devrait d'abord viser à être généraliste. Il faut connaître la première ligne, voir les vrais problèmes et les comprendre.

Francis Zech, professeur émérite de la Factulté de médecine de l'UCL

 Médecins de demain: la formation

EM : Les études de médecine, sont réputées difficiles…

FZ : Pas plus que d'autres… Disons qu'une certaine dose de travail et de persévérance est nécessaire. L'étudiant en qui j'ai le plus confiance est celui qui est tombé durant ses études et qui les a reprises avec courage. C'est un excellent signe ! Ça veut dire qu'il est capable de reprendre un problème à zéro, d'accepter de revoir son diagnostic si nécessaire.

EM : Il ne serait pas aussi utile d'avoir une tête bien faite ?

FZ : Les jeunes ont un potentiel formidable ! Notre mission est de les aider à développer ce potentiel et leurs capacités de réflexion. Ça veut dire qu'ils doivent aussi avoir un esprit critique, toujours se questionner, ne pas se contenter de vérités simples. Le côté "routinier" de la médecine n'aide pas… En consultation, il y a beaucoup de maladies communes mais elles peuvent cacher des choses plus compliquées. Si je reçois un patient qui tousse et qui fait un peu de fièvre, 19 fois sur 20 c'est une bronchite. Une fois sur 20 c'est autre chose. Par exemple, plus rare, c'est une tuberculose. Il faut trouver la faille, s'interroger : "C'est étonnant en cette saison", "Ça dure tout de même depuis trois semaines", "C'est étonnant que mon patient ait perdu son entrain"… Il faut trouver les petits signes qui disent "Tu dois te remettre en question".

EM : C'est une forme d'humilité ?

FZ : Certainement. Elle est nécessaire au médecin, tout comme la générosité. Tous les étudiants ont l'idéal d'aider les autres. Ce que nous allons leur apprendre est d'une part de concrétiser cet idéal, et d'autre part de le préserver.

EM : Enseigner une médecine qui n'est pas routinière, qui n'est pas non plus expédiée ou déshumanisée… Est-ce possible avec autant d'étudiants ?

FZ: Outre les cours en auditoire, il y a deux espaces où un enseignement idéal peut être organisé. D'abord les stages, où l'étudiant est encadré par un professionnel qui l'invite à poser des gestes, à formuler un diagnostic, à se frotter au métier… Ensuite les cours pratiques en petits groupes. Le professeur raconte un cas concret et l'étudiant s'exerce, donne son avis, formule des hypothèses. On peut proposer toute la théorie qu'on veut, le jeune ne l'assimile que s'il l'identifie à une situation concrète. Mais pour ça, il faut un nombre énorme de professeurs, de locaux… Aujourd'hui, ça devient très difficile.

EM : On devient médecin en lisant des livres ou en observant des malades ?

FZ : Les deux, bien sûr. Il faut de la théorie mais celle-ci doit être vécue sinon elle n'a aucune utilité. L'autre opposé, c'est très naïf, serait de penser qu'on apprend que par le stage.

EM : Qu'est-ce qu'un bon soignant ? Un artiste ? Un scientifique ? 

FZ : C'est un artiste qui n'oublie pas que la médecine est scientifique. Vous n'avez jamais en main des choses simples. Regardez les symptômes de la pneumonie… Il y a souvent de la fièvre, mais pas toujours. Parfois le patient tousse, parfois pas. Parfois il a mal à la poitrine, parfois c'est à l'épaule, parfois c'est dans le flanc. On doit dès lors se questionner sur les antécédents du patient, sur le contexte… Ça devient un art de composer avec toutes ces informations. Attention ! Il faut aussi se méfier de la pensée magique. La médecine, c'est travailler avec l'humain. Ça va au-delà de la science, il ne faut pas dire oui à toutes les médecines parallèles.

EM : On sait que le psychologique a un impact sur la santé…

FZ : … et que l'optimisme, par exemple, ou encore l'entourage, aideront le patient à se remettre d'une opération. C'est vrai. Mais la médecine n'est pas une science exacte, certains soignants sont tentés d'aller vers des médecines fantaisistes. Il existe des médecines parallèles intéressantes mais certains vont jusqu'au pendule, ce qui me semble être un excès. La médecine a un cadre rigoureux. Un cadre chimique, physique, anatomique qui est contraignant et la pensée doit rester dedans.

Médecins de demain : la pratique

EM : L'étudiant comprend-il que la médecine n'est pas une science exacte, qu'il y aura toujours une part d'incertitude ?

FZ : C'est difficile à faire passer. Ça explique que, parfois, certains soient tentés par des spécialités car le généraliste gère beaucoup d'incertitudes. Il doit faire un plan, être critique, poser son diagnostic, bien vérifier qu'il n'y a pas quelque chose qui cloche et surtout assurer un lien avec son patient, afin que ce dernier puisse le contacter si l'évolution n'est pas celle attendue.

EM : Des radios, des analyses…, ça n'aide pas à réduire l'incertitude ?

FZ : Si, quand l'enjeu de santé est important et sûrement lorsque la vie est en danger. Mais on ne peut pas les systématiser. On ne peut imaginer que des radios soient faites à tout bout de champ pour une toux ou un peu de fièvre… On ne peut pas systématiquement demander un scanner des poumons, c'est impossible.

EM : D'où l'importance de l'examen clinique, de l'auscultation ?

FZ : Oui, bien qu'il s'appauvrisse… Parce que c'est plus simple de demander des radios ou des analyses. Et puis je remarque aussi un manque de confiance des jeunes médecins en l'examen clinique. Pourtant, les anciens, entre 1800 et 1850, avaient décrits énormément de signes cliniques qui ne sont plus guère appliqués. Il y a une question de temps pour le médecin mais aussi pour le patient. Ils aiment être écoutés, pas examinés. Certains trouvent ça parfois trop long et disent : "Vous savez, les autres docteurs ne font pas comme ça…" On en devient presque suspects !

EM : Quel est son avenir ?

FZ : À mon avis, il est immense et ce pour deux raisons. Un : nous disposons d'un système de santé solidaire qui permet aux gens d'être soignés. Mais il faut être raisonnable dans la solidarité. Faire des examens pour un oui ou pour un non coûte cher à la collectivité alors qu'une bonne auscultation permet d'éviter des examens sophistiqués et coûteux. Deux : la rapidité. On ne peut pas, en pleine nuit, se rendre chez un patient avec un appareil à radiographies. Par contre, un médecin peut très bien se débrouiller avec un stéthoscope et ses dix doigts. De surcroît, nous allons vers une restriction des examens coûteux et vers une médecine ambulatoire. Cela m'amène à croire que l'examen clinique a assurément un grand avenir devant lui.

EM : On entend parfois que les médecins manquent d'empathie, de temps… Qu'en pensez-vous ?

FZ : Ça me fait mal. Il y a probablement une phase d'orgueil chez les jeunes diplômés, il sont très fiers, et cela diminue l'écoute. Pourtant, parmi eux, beaucoup avaient de l'idéal et de l'empathie au départ. Ils peuvent les retrouver en repensant à des professionnels qui mettaient, par exemple, l'empathie en avant. Si, étudiants, ils ont adoré tel professeur, ils mettront un point d'honneur à être fidèles à ses enseignements. Au départ, ils avaient de l'empathie. Aux professeurs et maîtres de stage la responsabilité de l'accroître et d'éviter de l'étouffer. Il y a sûrement aussi le manque de temps… La médecine se fait trop vite. Mais on ne peut toutefois pas blâmer un médecin d'avoir de l'expérience et donc de résoudre rapidement le problème. Ce que le patient ignore, c'est peut-être que ce médecin a consacré plus de temps à un patient dans une difficulté médicale ou dans une détresse humaine plus grandes. C'est aller trop vite de dire qu'il n'y a pas d'empathie, même si cette dernière est fragile devant l'orgueil et la vitesse.

EM : Est-ce que Internet a changé l'approche du patient vis-à-vis de son médecin ?

FZ : Ça a changé les questions et les demandes des patients. Globalement, c'est une bonne chose parce que les patients consultent plus tôt, posent de bonnes questions, sont plus exigeants et demandent au médecin de développer ses arguments. C'est stimulant. Du côté des réponses, du diagnostic, je n'ai pas l'impression qu'il y ait moins de confiance. Je ne pense pas qu'Internet soit dangereux… Beaucoup de contenus y sont validés par des professionnels de la santé. La connaissance secrète n’est jamais bonne. Plus les gens en savent, mieux tourne le monde.

EM : Un dernier conseil à l'adresse des médecins de demain ?

FZ : Vous avez 20 ans ? Ne cessez jamais de tout remettre en doute. Mais ne doutez jamais de vos valeurs.

© Stephan Elleringmann-Reporters

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