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Alcool : pas une goutte pour les bébés !

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Alcool ou grossesse, il faut choisir. Radicalement. C'est, potentiellement, la santé de l'enfant qui est en jeu, voire son avenir en général. Le savoir, c'est bien. En tirer sereinement les conséquences pratiques, c'est parfois plus difficile pour la future maman...


Elle est heureuse, Émilie. Elle attend un enfant et, avec son compagnon, elle partage la bonne nouvelle avec tous les proches. Quand les parents et beaux-parents ont appris sa grossesse, ils ont voulu fêter l'événement par un "petit verre". Champagne pour tout le monde ! Erreur ? Oui, clairement.

"La consommation d'alcool est à proscrire du début de la grossesse jusqu'à la fin de la période d'allaitement", rappellent les auteurs d'un livre consacré aux idées reçues sur l'alcool (1). Le Conseil supérieur de la santé (CSS) ne dit rien d'autre. Il insiste non seulement sur le risque de syndrome d'alcoolisation foetale (SAF) (lire ci-dessous) (2), mais aussi sur les risques sérieux d'exposer son enfant à des troubles neurologiques ou psychosociaux. Ceux-ci, bien que pouvant relever d'autres causes, sont d'une nature très variée : troubles de l'attention et du langage, hyperactivité... et ne sont généralement détectés que des années plus tard, pendant la scolarité.

Et le CSS de conclure, catégorique : "Si vous êtes enceinte, ne buvez pas d'alcool à quel que moment que ce soit. Si vous planifiez une grossesse, arrêtez totalement". Même une bière ou un verre de vin occasionnel ? Oui. "Tous les types de boissons sont concernés : vins, bières, 'alcopops', cidres, etc.".

RÈGLES DE BASE
Il y a autant d'alcool pur (donc de risque pour le bébé) dans un verre "classique" de vin (environ 10 cl, à 12 % d'alcool) que dans un verre de bière (25 cl à 5%) ou que dans un verre de gin, vodka, whisky... (3 cl à 40 %).

"De l'alcool ? Moi, jamais !"

Le message médical est donc clair : abstinence totale. Attention, il s'agit d'un risque. Pas d'une certitude. La femme qui, habituée à boire trois ou quatre verres de boisson alcoolisée par semaine avant même d'apprendre qu'elle est enceinte, n'a aucune "garantie" que son enfant souffrira d'un symptôme quelconque. Mais, vu le manque de preuves scientifiques sur le seuil à partir duquel consommer est problématique pour l'embryon, le corps médical préconise le principe de précaution : c'est zéro alcool, point barre.

Ce qui ne va pas sans poser des questions. D'abord, quelle représentation de l'alcool chez les principales concernées ? "Beaucoup de femmes qui viennent nous consulter nous disent, sincèrement convaincues, qu'elles ne boivent pas d'alcool, constate Marjorie Nizette, sage-femme au service Coala, à l'hôpital de la Citadelle à Liège (lire ci-dessous). Mais, plus tard dans la conversation, elles disent boire de la bière ou du vin".

Cette réalité est bien connue des médecins spécialisés en alcoologie : beaucoup de gens associent le mot "alcool" à celui d'alcool fort ou de spiritueux et non à celui de bière ou de vin, qui contiennent pour tant bel et bien de l'éthanol. Le concept d'unité d'alcool est peu connu. "D'ailleurs, complète Thomas Orban, médecin alcoologue et vice-président de la Société scientifique de médecine générale (SSMG), l'erreur de formulation la plus grossière du médecin, avec un(e) patient(e), consiste à lui demander 'est-ce que vous buvez ?' Il est préférable d'opter pour 'quelle est votre consommation de boissons alcoolisées ?' en citant la liste potentielle... C'est moins violent. Et... on a davantage de chances de s'approcher de la réalité".

Un logo trop peu visible

Théoriquement, le petit logo affichant une femme enceinte barrée d'un trait, apposé sur les emballages de boissons alcoolisées, devrait agir comme signal d'alarme sur les consommatrices. Mais "à l'inverse de la France, la Belgique ne l’a pas rendu obligatoire", regrette Martin De Duve, directeur de l'ASBL Univers Santé. Fin connaisseur des réalités sociologiques et financières du marché de l'alcool, celui-ci rappelle le succès d'actions marketing pro-alcool ciblées sur les femmes, contribuant ainsi à la banalisation de la substance.

"Depuis dix ou quinze ans, les alcooliers mènent des campagnes très agressives pour rajeunir et féminiser la consommation de bières : plus fruitées, plus sucrées. Les jeunes femmes sont clairement visées. Et ça marche ! Leur acceptation de l'ivresse est nettement supérieure à ce qu'on observait il y a vingt ans à peine".

Gérer la culpabilité

Autre difficulté : la culpabilité, voire l'angoisse, générée chez une femme qui, apprenant sa grossesse déjà bien entamée, réalise soudain qu'elle n'a pas diminué sa consommation, même moyenne ou faible. "Pour une femme qui consomme quatre ou cinq verres de vin par semaine, entendre le message d'abstinence totale peut être ressenti comme effrayant, commente Dominique Doumont, assistante de recherche à l'Institut de recherche Santé et Société (UCL). Ce message est scientifiquement justifié, mais il est important que les professionnels de la santé l'assortissent de pistes concrètes d'aide et d'accompagnement. Il existe en effet des femmes qui ne sont pas à l'aise avec leur consommation d'alcool, même modérée. Et qui aimeraient en parler sans le risque de se voir renvoyées à elles-mêmes, seules ; ce qui peut démultiplier leurs angoisses et, finalement, leur consommation".

Lever les tabous, entre femmes

C'est là, sur l'accompagnement, que le bât blesse. Certes, de plus en plus d'hôpitaux disposent d'espaces de consultations périnatales, assurées par des sages-femmes. "Le contact peut y être plus aisé qu'avec des médecins de sexe masculin, se réjouit la chercheuse. Mais on peut regretter que les lieux de parole soient rares, pour permettre aux femmes – notamment aux adolescentes – de mettre des mots sur leur consommation d'alcool. Il est important, aussi, que les conjoints soient associés de près aux efforts des femmes pour boire moins, voire pas du tout. On fait tellement de choses – à juste titre – sur la prévention en matière de maladies sexuellement transmissibles ou sur l'allaitement. Mais pourquoi ne pas profiter de telles portes d'entrées pour créer des groupes de parole de futures mamans sur l'alcool : en planning familial, en maison médicale, dans les services psychologiques et sociaux, etc. ?"

À l'avenir, on peut également espérer, comme le souligne le Dr Orban, une présence plus systématique de médecins addictologues dans les consultations hospitalières de périnatologie.

Un dialogue délicat

Enfin, dernière difficulté, soulignée par Dominique Doumont : "Les professionnels de la santé se sentent insuffisamment armés pour parler d'alcool avec leurs patients et usagers, même pour faire un diagnostic de consommation. Mal à l'aise, certains préfèrent éluder le sujet".

Plus pour longtemps, peut-être. En association avec la SSMG, trois universités (UCL, ULg, ULB) inaugurent cet automne une formation spécialisée en alcoologie pour les intervenants de santé. Cette initiative s'ajoute à la mise en ligne récente, par la SSMG, d'une douzaine de capsules vidéos destinées aux médecins généralistes peu à l'aise pour aborder le thème de l'alcool avec leurs patients (3). Une évolution lente, mais certaine.


À Liège, la vigilance du "Coala"

À Liège, l'hôpital de la Citadelle dispose, depuis deux ans et demi, d'une unité spécialisée dans l'accompagnement des femmes enceintes en addiction. Baptisée Coala (Coordination et accompagnement du lien parental et des assuétudes), celle-ci prend en charge les situations problématiques constatées par des médecins, gynécologues ou travailleurs médico-sociaux. "Le plus souvent, il s'agit de cas de polytoxicomanie chez des personnes en grande précarité", précise Sandra Fernandez, assistante sociale et psychomotricienne.

Pendant leur grossesse, la plupart des femmes, même grandes consommatrices d'alcool, vivent une période de "transparence psychologique" : elles parlent plus facilement de leurs émotions, de leur vie, de leur enfance, etc. "À nous de saisir cette balle au bond, avec les médecins, et d'amener ces femmes à s'interroger sur la place et le rôle de l'alcool dans leur vie".

La tâche de Coala : informer sans culpabilisation sur les impacts de l'alcool sur l'accouchement et sur l'enfant, au rythme d'entretiens — parfois ambulatoires — espacés de deux ou trois semaines. Parfois, un sevrage à l'hôpital est nécessaire. Près de 60 femmes sont déjà passées chez Coala. Les mamans y sont accompagnées jusqu'à l'âge d'un an du bébé. Une structure modèle que beaucoup d'intervenants en alcoologie souhaiteraient voir se multiplier ailleurs.


Les impacts sous-estimés de l'alcool

Les conséquences les plus lourdes d'une exposition du foetus à l'alcool forment le syndrome d'alcoolisation foetale (SAF). Celui-ci se caractérise par diverses malformations de la tête et du visage, dont la microcéphalie (tête anormalement petite). Le système nerveux central est également atteint.

Dans nos pays industrialisés, le SAF frappe 1 à 2 nouveau-nés sur 1.000. Il est détectable bien avant la naissance et est généralement la résultante d'une consommation très importante.

Mais l'exposition à l'alcool, même plus modérée, entraîne aussi des troubles neurodéveloppementaux qui ne sont pas facilement détectables à la naissance. Ils sont, estime le Conseil supérieur de la santé, "plus subtils"et "sous-estimés": neurologiques (audition ou vision défaillante, troubles du langage et de la coordination...), comportementaux (sommeil perturbé, tics, énurésie, encoprésie, impulsivité, hyperactivité, déficit de l'attention...) et cognitifs (mémoire et apprentissage défaillants, difficulté de perception des règles sociales...).

Ces troubles ne se détectent parfois qu'à l'école, voire à l'âge adulte. Ils peuvent affecter une vie entière. Ils n'ont toutefois rien d'automatique, variant selon l'âge de la maman, sa morphologie, son patrimoine génétique, la quantité d'alcool consommée, etc. Et…ils peuvent aussi n'avoir rien à voir avec une exposition à l'alcool.