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Des activités locales pour une meilleure santé globale

© S. Soussi © S. Soussi

Apprendre à rouler à vélo, animer un atelier de couture, participer à un ciné-débat... Ces activités parmi d'autres sont proposéepar et pour les patients de la maison médicale des Riches Claires à Bruxelles. De telles animations s'inscrivent dans le cadre de projets de santé communautaire, développés dans la plupart des maisons médicales en Belgique.


Après quelques exercices d'échauffement donnés par Olivier, kinésithérapeute à la maison médicale des Riches Claires, Nadia et les autres participantes de l'atelier "Be cycle : apprentissage du vélo" sont prêtes à monter sur la petite reine. Certaines enfourchent un vélo pour la première fois, d'autres maîtrisent plus ou moins le deux-roues mais manquent d'assurance pour le manœuvrer parfaitement. C'est le cas de Nadia. "Petite, j'ai appris à rouler mais avec le temps j'ai oublié. Aujourd'hui, je me déplace essentiellement en voiture. Mais quand je monte sur un vélo, je me sens libre, toute légère, je plane (rires). Seulement, je ne suis pas rassurée de pédaler en ville. Le trafic m'angoisse. C’est pour cela que je me suis inscrite à cet atelier. En plus, mes enfants et mon mari roulent à vélo alors j'aimerais pouvoir les suivre sans gêne !"

Durant cette heure d'activité, Olivier et Ingrid – sa collègue médecin généraliste rient, échangent, discutent avec les participantes. "L'initiation au vélo permet de créer du lien entre les patientes, mais aussi avec les soignants. Maîtriser le vélo, dans ce cas-ci, rend la personne plus autonome. Ce genre d'activités permet d'être acteur et actrice de sa santé", détaille Ingrid. Voici quelques-uns des objectifs de la santé communautaire. Un concept que les maisons médicales ont développé autour de l'organisation d'activités non médicales.

Pour une médecine sociale et de proximité

Dans les années 70, la "gauche médicale" est en plein essor. (1) Cette médecine sociale développe une approche globale de la santé et proche des gens. Elle tient compte des déterminants sociaux de la santé de la personne : le logement, l'alimentation, les liens sociaux, l'environnement, etc. De ce courant sont nées les maisons médicales, ancrées localement afin d'agir sur la santé des habitants d'un quartier, et non plus d'un point de vue exclusivement curatif. Les actions s'orientent également vers la prévention et la promotion de la santé (organisation d'activités, campagnes de sensibilisation, actions dans les écoles, etc.).

Dans les années 90, le concept de santé communautaire apparait. Il en existe plusieurs définitions. L'équipe en charge de tels projets à la maison médicale des Riches Claires en définit les grandes lignes : "Il s'agit d'entrevoir une vision globale de la santé à travers des aspects non médicaux, d'organiser des activités collectives pour vivre la santé en communauté, d'impliquer les patients et patientes dans le mieux-être de leur santé en partant de leurs besoins, en répondant à leurs attentes et à leurs priorités. La santé communautaire permet de valoriser les compétences de chacun et chacune, de favoriser l'autonomie des personnes. Enfin, elle définit une santé intégrée dans la vie du quartier grâce à la collaboration avec les associations, les habitants du quartier, etc."

La démarche communautaire est appliquée dans de nombreux domaines, partout dans le monde. De nombreux États l'ont inscrite dans leur politique de santé publique et de promotion de la santé. Comme en Belgique, par exemple, où la plupart des maisons médicales peuvent bénéficier de subsides pour mettre en place des projets qui allient participation et  communauté, sur un territoire limité (communal ou de quartier).

Garder le lien

Pendant qu'une partie de l'équipe médicale s'attèle à l’atelier vélo, une autre se réunit autour de l'organisation d'activités après une longue période de pause. "Lors du confinement, nous n'avons pu maintenir les activités intérieures. Nous avons constaté que la santé mentale et physique de nos patients se détériorait, relate Caroline, infirmière. Heureusement, avec des soignants de maisons médicales voisines, des activités en extérieur ont vu le jour comme la gymnastique au parc. Cela a eu beaucoup de succès et ça continue aujourd’hui."

Le choix des activités de santé communautaire s'effectue à partir des besoins et attentes qu'expriment les personnes du quartier. À titre d'exemple, Joséphine, psychothérapeute de l’établissement, raconte comment l'atelier "couture" a été mis en place. "Lors d'une consultation, une patiente m'a partagé sa passion pour la couture. Je lui ai proposé d'organiser un atelier de couture avec elle. Cela fait sept ans que cette dame anime ces ateliers, en toute autonomie. Cela lui a permis de partager sa passion avec d'autres femmes du quartier. C'est aussi un moment d'échange, une occasion de créer du lien. Les participantes discutent de leur quotidien. Cela a un effet positif sur leur santé mentale. Ces ateliers nous permettent également d'identifier des problématiques que les personnes rencontrent : l'accès au logement, leur vie de famille, leur relation de couple...On peut aussi les informer sur leurs droits sociaux... Un lien de confiance s'installe aussi entre patients et soignants. C'est une plus-value non négligeable", développe la psychothérapeute.

Ces projets, l'équipe de la maison médicale a tout à y gagner, tant d'un point de vue humain que professionnel, comme le souligne Ashraf, chargé de projets en santé communautaire et de l'accueil à la maison médicale bruxelloise : "Je n’ai pas vraiment l'opportunité d'échanger avec les patients. J'effectue beaucoup de tâches administratives pas toujours enthousiasmantes. Avoir la responsabilité de projets comme ceux qu'on développe ici, me permet d'avoir un rapport plus humain avec eux. Cela donne du sens à notre travail."

Un modèle à intégrer

À la fin de l’activité, Nadia nous partage son expérience : "C’est enrichissant à plein de niveaux ! Tout d'abord, on sort de chez soi. On est en contact avec la nature, on respire mieux... Le vélo est évidemment bien meilleur pour l'environnement. C'est moins cher et cela permet d'exercer une activité sportive. J'ai tendance à rester à la maison, ce qui n'est pas idéal. Pour couronner le tout, je fais de super rencontres ! C'est magnifique, non ?", termine-t-elle en riant aux éclats. Difficile de contester cette conclusion, en effet.

L'équipe de la maison médicale des Riches Claires est unanime : le modèle de santé communautaire devrait s'imposer de manière structurelle dans le paysage des soins de santé, bien trop orienté vers les soins curatifs. "Durant mes études d'infirmière, je me suis spécialisée en santé communautaire car j'ai été dégoutée des structures hospitalières. J'ai eu l'occasion d'y travailler et j'étais choquée de voir que les patients étaient simplement des numéros de chambre. L’humain n'avait pas assez sa place. Par manque de temps, de matériel, de personnel, les soins étaient négligés, s'insurge Caroline. En tant que chargée de projets en santé communautaire, je vais à la rencontre des habitants du quartier, je peux appréhender leurs réalités de vie, savoir s'ils ont une famille ou non, comment ils mangent, etc. Comprendre l'environnement dans lequel les personnes évoluent est important pour répondre à leurs souhaits et besoins, pour adapter aussi les horaires de la maison médicale."

Agir contre les inégalités de santé

La période du Covid-19 a mis en lumière les problématiques liées aux inégalités sociales de santé. Pour l'équipe de la maison médicale, la santé communautaire est l'une des réponses que peuvent apporter les autorités politiques en matière de santé publique afin de garantir une meilleure santé aux personnes et, en particulier, aux plus précarisées. Aujourd'hui, des projets politiques en matière de santé se développent dans une vision plus sociale et globale de la santé. À Bruxelles, par exemple, des "contrats locaux social-santé" sont lancés, en collaboration avec les CPAS, depuis le début de l'année 2021, dans neuf quartiers bruxellois, sous forme de projets pilotes étalés sur cinq ans. Objectifs : "favoriser l’accès aux services, prévenir la perte de logement et accompagner vers le logement qualitatif, lutter contre l’isolement et faire baisser les inégalités sociales de santé." (2) En Région wallonne, ce sont les associations de santé intégrée (ASI) qui portent les projets de santé communautaire et collaborent avec les CPAS et d'autres structures locales. "Développer et intégrer le concept de santé communautaire dans tous les centres de soins, c'est permettre à toutes et tous d'accéder à ses droits sociaux, et tout simplement bénéficier d'une bonne santé, quel que soit le statut social", conclut Caroline.


(1) “Cultures et Santé : 40 ans d’histoire de promotionde la santé en Belgique francophone”, D. Mannaerts, educationsante.be, juin 2018.
(2) “Bruxelles : agir local pour une santé globale”, M. Mormont, alterechos.be, juin 2021.