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La BD croque l'industrie du tabac

Une BD d'intérêt public pour déconstruire la propagande mise en place par l'industrie du tabac (c) Dargaud 2019 Une BD d'intérêt public pour déconstruire la propagande mise en place par l'industrie du tabac (c) Dargaud 2019

Dans Cigarettes, le dossier sans filtre, Pierre Boisserie et Stéphane Brangier décortiquent la manière dont l’industrie du tabac a réussi à implanter l’idée que la cigarette était synonyme de liberté, pour mieux rendre le consommateur esclave de ses produits mortels.


La première image nous fait entrer dans un collège américain dans les années 70. Tons ocres, traits charbonneux sur papier jauni, le décor est planté. "Fumer est un choix d’adulte", avertit… un représentant de l’industrie du tabac devant une classe de jeunes Américains avachis sur leurs bancs. "Fumer, c’est comme conduire, boire", poursuit l’homme, deux phylactères plus loin. Conférer à la cigarette le charme de l’interdit… On voudrait inciter les ados à fumer, on ne s’y prendrait guère mieux !

À part Mister Nico, grinçant personnage de fiction imaginé par les auteurs pour personnifier l’industrie, tout ce qui est conté dans la bande dessinée est parfaitement vrai et minutieusement documenté. Authentique est la façon dont l’industrie a alimenté les soldats durant la Première Guerre mondiale en cigarettes, l’associant aux valeurs de courage, de patriotisme, de combat pour la liberté, mieux que ne l’aurait fait n’importe quelle campagne de marketing. Entre 1914 et 1919, l’industrie triple ses ventes aux États-Unis, alors que le tabac faisait encore l’objet d’interdictions ou de sévères restrictions à la vente juste avant la guerre.

Hollywood et propagande

Tout aussi véritable est la manière dont le cigarettier American Tobacco a fait des femmes la cible prioritaire de ses campagnes dans les années 20, s’adjoignant les services de Edward Bernays, expert en psychologie des masses, considéré comme un père de la propagande politique (ses recherche ont inspiré le très sinistre Joseph Goebbels, ministre de la propagande du régime nazi…). Ce neveu de Freud parvient à faire de la cigarette un objet associé à la sensualité et à l’émancipation féminine à une époque où les fumeuses étaient souvent mal vues. "On entend aujourd’hui des fumeurs revendiquer la cigarette comme étant leur espace de liberté dans un monde hygiéniste, où l'on dit aux gens de faire du sport, des mangers cinq fruits et légumes par jour. C’est faux, on n’est pas libre de fumer. Ce sont des décennies d’influence qui ont inscrit cette idée dans nos inconscients collectifs ”, dénonce Stéphane Brangier, une des deux plumes à l’œuvre derrière cette BD remarquable.

"Toutes les techniques de marketing qui consistent à vendre un produit nocif et superflu en vous le faisant passer pour indispensable, les mêmes au fond qu’on utilise aujourd’hui pour vous vendre un smartphone, ont été inventée par American Tobacco" Stéphane Brangier

Au fil des cases, les dessinateurs montrent notamment comment Edward Bernays a instrumentalisé une marche féministe pour placer ses produits, créé un bureau de relations publiques pour abreuver les magazines d’informations faussement scientifiques, rédigé des mémos à destination des producteurs d’Hollywood sur l’intérêt artistique de montrer des acteurs et des actrices fumer à l’écran… "Quand l’industrie a réussi à mécaniser la production de cigarettes, elle s’est retrouvée avec des stocks énormes à écouler. Toutes les techniques de marketing qui consistent à vendre un produit nocif et superflu en vous le faisant passer pour indispensable, les mêmes au fond qu’on utilise aujourd’hui pour vous vendre un smartphone, ont été inventée par American Tobacco."

Briser le mythe

Documentaires, enquêtes, rapports scientifiques, archives de justice… Ce n’est pas la documentation sur les pratiques de l’industrie du tabac et leurs effets sur la santé qui manquent. Pour permettre aux auteurs de digérer toute cette matière et la restituer dans un format attrayant et accessible, il leur aura fallu  deux ans de travail. À travers ses 160 pages, Cigarettes, le dossier sans filtre questionne le business du tabac sous tous ses aspects : historique, économique, publicitaire, médical, politique, environnemental, etc. "Environ 80 % des fumeurs reconnaissent avoir envie d’arrêter ou tenter de le faire. Les gens savent très bien que c’est mauvais pour la santé. Le livre n’est pas moraliste, son objectif n’est pas de heurter les fumeurs mais d’expliquer les mécanismes puissants que l’industrie a déployés pour les entraîner à consommer des produits extrêmement addictifs", commente Stéphane Brangier. Avec plus de 7 millions de morts par an, le tabac est la première cause de mortalité évitable dans le monde. "Aujourd’hui, les pays qui ont réussi à lutter le plus efficacement contre ce fléau sont ceux qui, comme les pays scandinaves, se sont attaqués à cette image du fumeur cool."

 

Pour en savoir plus ...

Cigarettes, le dossier sans filtre, S. Brangier et P. Boisserie, Dargaud, 160 p., 2019, 19,99EUR.